Agents de dispersion

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L’autre jour, je discutaillais au téléphone avec Frédéric et nous nous faisions la remarque de notre inévitable dispersion sur les réseaux sociaux, cette espèce de malström à idées. Bien sûr, le constat connexe et inévitable était que plus nous nous adonnions à la discussion en ligne et moins nous étions créateurs d’un contenu construit, utile et pérenne.
Bon, peut-être pas utile.

Le fait est qu’on blogue moins. Enfin, surtout moi. Mais les autres aussi. Et que les communautés qui s’étaient édifiées patiemment autour d’une construction intellectuelle sont maintenant des agrégats fluides dont la durée de vie excède fort peu le temps d’une Battle Tweet.

Dans l’absolu, ce n’est pas très grave cela : on passe d’un média à l’autre, mais on ne continue pas moins de penser, d’écrire, d’échanger et d’évoluer.
À moins que…

Marshall McLuhan, philosophe des médias canadien, avait une théorie : « Le média est le message ». Chaque média possède ses propres caractéristiques et induit donc un usage, qui devient le message. Par exemple, un livre fait plusieurs centaines de pages là où un tweet se contente de 140 caractères espaces comprises : on ne peut donc pas y articuler sa pensée de la même manière, ni avec la même efficacité. En schématisant un peu, cela veut dire que pour un même sujet, les utilisateurs de Twitter auront plus facilement recours à l’usage de « punchlines » (des phrases-choc, des blagues percutantes) que celles et ceux qui écriront un livre. Cela favorisera ou pénalisera certaines pratiques ou certains sentiments : comme il n’est pas possible de se faire bien comprendre en 140 caractères et d’exprimer une pensée nuancée, on va plus facilement se tourner vers la colère, l’insulte, le cynisme et l’ironie. Le média a un impact direct sur le message.

Source : Le média, c’est le message : comment Mastodon peut (peut-être) réussir là où Twitter a échoué…

Le média est le message

Je n’écris pas de la même manière ici, sur Facebook, sur Seenthis, sur Twitter et maintenant sur Mastodon. D’abord parce que les formats sont contraignants. La contrainte n’est pas mauvaise, en soi, tous mes profs de lettres ont toujours prêché pour une écriture contrainte, pour des règles, des usages, des limitations… tout en étant absolument excités chaque fois qu’un auteur transgresse les fameuses règles. Ce qui me laisse dubitative en dernier ressort.

Il n’y a pas grand-chose de commun entre mes épanchements présents et le claquement sec du fouet d’une sentence en 140 caractères. Comme cela a déjà été plusieurs fois évoqué par des chercheurs ou même des écrivains, non seulement l’outil induit la forme de l’écrit, mais il en modèle aussi la pensée sous-jacente. Comment l’esprit pourrait-il prendre ses aises dans une foire d’empoigne où le slogan est roi ou se laisser aller à une froide lucidité dans un espace où circule le gros de mon voisinage réel et quotidien ?

Plusieurs mastonautes faisaient remarquer que le nouveau réseau était nettement plus pacifié que Twitter dont il est une sorte de fork pour libristes. Est-ce dû aux contraintes mêmes du média, sachant qu’il est plus facile de préciser sa pensée en 500 caractères qu’en 140 ? N’est-ce pas plutôt la caractéristique commune des réseaux émergents et encore relativement confidentiels, c’est-à-dire avant l’arrivée en masse des haters et autres trolls ? Ou est-ce la conséquence sociologique d’un espace pour l’instant très attirant pour les développeurs et utilisateurs du libre ?

L’expérience de Seenthis laisse penser que la forme induit le fond et que si cette forme est sous-tendue par une intention, celle-ci se traduit par des usages et des usagers particuliers.

les référencements négatifs

D’accord, ce n’est pas une « fonctionnalité », mais c’est encore une caractéristique fondamentale de Seenthis : Seenthis est un outil qui permet et favorise le référencement d’articles pour en dire du mal de manière argumentée. Dans une logique similaire, l’outil est également conçu pour pouvoir référencer un article pas tellement bon, mais permettant d’expliciter un point positif qu’on en a tiré qui justifie le référencement.

Ce n’est pas une conséquence de la forme de Seenthis, c’est au contraire un élément qui a déterminé la forme de Seenthis de manière centrale…

Ça semble évident, mais pourtant les autres outils ne sont vraiment pas pratiques pour ça. Sur Twitter, 140 caractères ne permettent pas d’expliquer un référencement négatif, on ne peut que s’indigner d’un article évidemment navrant. Sur Facebook, le milieu et la forme (et le principe initial de « Like », d’ailleurs) ne favorisent pas non plus les référencements négatifs au-delà de l’indignation évidente. Et Delicious ne me semblait franchement pas le bon outil non plus. Et, pour l’outil qu’on avait alors à notre disposition : Rezo.net ne le permet pas non plus, en dehors de l’évidente parodie (« l’édito à 2 balles »).

Or c’est un besoin incontournable. […]

Au final, ce sont ces besoins de référencement critique qui ont orienté les principales fonctionnalités de Seenthis :
– des messages structurés autour d’un lien hypertexte, avec un extrait mis en évidence pour faire ressortir le point à critiquer, ou au contraire le point intéressant, et un commentaire tout aussi important pour expliquer le pourquoi du référencement (négatif, ou parce qu’un détail est intéressant),
– et, comme dans un échange de messages internes à Rezo, des forums « à égalité » avec le message initial pour que différents points de vue se répondent.

Source : Les fonctionnalités de Seenthis, un échange collaboratif autour de son créateur.

La dispersion

Les réseaux sociaux ont amplifié la fonctionnalité d’échange qui a tellement contribué au succès des blogs. Alors que le journaliste devait attendre le courrier des lecteurs pour avoir un retour sur son travail, alors que l’écrivain était dépendant des critiques et n’avait que très occasionnellement l’occasion d’échanger avec un petit échantillon de gens férus de littérature, voilà le blogueur qui reçoit immédiatement la sanction du public… au point que certains d’entre eux ont fini par fermer les commentaires.

Le fait d’écrire pratiquement en temps réel est également quelque chose qui modifie fondamentalement le rapport même à l’écriture, mais aussi aux processus cognitifs en amont. Sans cesse sollicitée et amendée par l’interaction continue avec les lecteurs, la pensée de la blogueuse évolue plus vite, est plus plastique, plus dynamique : on ne s’enferre pas dans l’erreur pendant des mois ou des années, la correction se fait pratiquement en temps réel.

Cette instantanéité, tellement séduisante dans les blogs, est devenue encore plus exigeante sur les réseaux sociaux où même les plus grands adeptes de la tour d’ivoire ont dû se compromettre pour continuer d’exister.

Voilà, l'imbécile donne son opinion sur ce qu'il ne connait pas. Dans un monde normal, cette citation devrait le disqualifier à jamais… pic.twitter.com/qdpYaKSM4i

— Clyde Barrow (@Clyde_Barrow_) April 14, 2017

Le problème inhérent à la multiplication des plateformes de discussion et de leurs incessantes sollicitations, c’est l’éparpillement des arguments, sujets, réactions qui s’en suivent. Comment construire une cohérence de la pensée et du discours, si l’on est en permanence écartelé entre une multitude de sujets, discussions, intervention.

Pire encore, quelle fiabilité accorder à des espaces qui se caractérisent par leur totale absence de mémoire ?

La faible traine de l’info

Lorsque l’on recherche une citation, un évènement ou une déclaration précise, il n’est plus rare à présent de n’en plus vraiment trouver la trace. Beaucoup de choses deviennent invisibles dans le bruit de fond et aucun de moteur de recherche n’arrive plus à les exhumer de leur sarcophage numérique.

J’ai beaucoup écrit de trucs très référencés et je me rends compte que beaucoup des références que j’ai pourtant correctement liées disparaissent au bout de quelques années. La radio en ligne efface généralement les émissions au bout de 1000 jours, des sites changent de CMS et donc tous les articles d’URL, encore plus disparaissent, des sites de presse reconnus planquent des références qui étaient publiques derrière des Paywall…

C’est très problématique, tout cela.

Depuis quelque temps, je conserve des copies d’articles originaux directement sur mon disque dur pour tenter de pallier ce phénomène de faible traine de l’information (j’utilise Zotero, pour ceux qui ça intéresse et aussi LifeOGraph pour journaliser), mais le problème secondaire est celui de la pertinence décroissante de l’info sélectionnée.
En gros, au moment où tu extrais une info du flux pour la conserver, elle te semble particulièrement significative, mais 5 ans plus tard, c’est du truc insignifiant à côté que tu avais zappé qui est vraiment important…

Enfin, en attirant les débats chez eux, les réseaux sociaux les dispersent et les font disparaitre : vous avez déjà tenté de remonter des références de Facebook ou de Twitter ?

Du coup, j’en reviens à me dire que j’ai bien tort de ne pas considérer mon blog comme le pivot central de ma vie numérique. J’écris moins ici parce que j’écris trop ailleurs, alimentant des bases de données dont la priorité n’est pas le partage et la conservation de l’information. J’utilise les réseaux sociaux pour le débat, pour affiner une pensée que j’exige à présent achevée avant de rédiger ici…

Ce qui est une grossière erreur : la pensée n’est jamais achevée, tout au moins jusqu’au jour où un interne vaguement post pubère m’attachera une étiquette au gros orteil.

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