Jacob, Jacob

0



Jacob, Jacob – Valérie Zenatti

Éditions de l’Olivier (2014)

Jacob a dix-neuf ans, il habite avec sa famille dans le quartier juif et arabe de Constantine, en Algérie. Il est le dernier enfant d’une famille d’artisans, des cordonniers très pauvres. Il est né tardivement après ses frères et contrairement à eux, il a pu poursuivre ses études. Il vient de passer le baccalauréat, il est bon élève, aime la lecture. En ce mois de juin 1944, Jacob doit partir faire son service militaire, et après de brèves classes, il est enrôlé dans l’armée du général de Lattre de Tassigny et va participer au débarquement de Provence. Occasion pour lui de découvrir la France, qu’il ne connait qu’à travers les livres et l’enseignement qu’il a reçu, occasion de sortir brutalement de l’enfance, confronté à la violence des combats, à l’horreur de la guerre qui décime petit à petit ses camarades venus comme lui d’Algérie. Lui-même n’en réchappera pas, fauché par une rafale en Alsace en décembre 44.
A Constantine, la vie continue. La mort de Jacob ne sera connue de sa famille qu’un mois après et sa dépouille ne sera rapatriée qu’au bout de trois années. Mais Jacob survivra dans la mémoire de ceux et de celles qui l’ont connu et sa photo de soldat aux côtés de ses camarades suscitera longtemps après la curiosité de sa petite-nièce et aboutira à l’écriture de ce magnifique hommage.

C’est un court roman mais pourtant, il porte une émotion et une force telles que j’ai l’impression d’avoir lu une saga familiale. La prose de Valérie Zenatti est belle, fluide, elle se déroule comme une mélopée au travers de phrases très longues*, que l’on lit comme l’on regarderait un plan-séquence au cinéma, et que l’on termine presque à bout de souffle.

J’ai été aussi touchée par les personnages de ce livre : Jacob, bien sûr, dont le destin est si injuste, mais aussi les figures féminines de son entourage. Il y a Rachel la mère, vieille femme usée par la vie, dévouée à ses fils et soumise à l’autorité du père ; Madeleine, la belle-sœur, mal-aimée par son mari, fatiguée par les enfants et les tâches ménagères ; Lucette la lycéenne qui rêve en secret de Jacob ; Camille, l’une de ses nièces, que Jacob fait quelquefois voler comme un avion et qui voudrait tant pouvoir faire les mêmes choses que les garçons. Et puis j’ai aimé aussi les descriptions de Valérie Zanetti qui trouve toujours les mots justes, que ce soit pour évoquer les couleurs de Constantine, l’enfer des combats, l’espoir d’une mère ou l’histoire familiale.

Extrait page 11 :

Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve, souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a. Il s’était arrêté pour regarder en bas, son frère l’avait tiré par la manche, viens, c’est dangereux, ne te penche pas, mais il s’était senti absorbé par le vide sous lui, minuscule et puissant, il dominait la ville et les gorges, c’était grisant d’être au-dessus, lui qui d’ordinaire devait lever la tête s’il voulait voir autre chose que les genoux des adultes, les pieds des tables et les éclaboussures maculant les murs dans la rue ; il avait tendu les bras pour toucher le ciel, découvert la peur délicieuse qui étreignait tous ceux qui passaient sur le pont, si extraordinaire qu’il fallait quatre noms pour le désigner, le pont suspendu, le pont Sidi M’cid, le pont du Rhumel, la passerelle des vertiges.

Le pont Sidi M’cid à Constantine
Source photo : un site très intéressant sur la ville de Constantine.

Une lecture émouvante qui signe ma première rencontre avec Valérie Zenatti.

Dans cette vidéo de la librairie Mollat, elle explique sa découverte de Jacob.

* Pour illustrer ces longues phrases, je vous propose ma lecture d’une d’entre elles qui commence page 37 et se poursuit page 38. Tant de choses s’expriment entre la majuscule du début et le point final !

Blog littéraire de Nanou : la rue de siam

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Share.

Leave A Reply