Nice dans l’indicible douleur : La démocratie est menacée de deux manières

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« Il n’y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » (Albert Camus, « Noces », 1958).

Étrange coïncidence : le 7 janvier 2015, je me trouvais à Nice lorsque j’ai appris l’attentat contre « Charlie Hebdo ». Nice est devenue une ville meurtrie depuis ce jeudi 14 juillet 2016. Dans la soirée, au moment où la foule de touristes se retrouve sur Promenade des Anglais pour le feu d’artifice, un camion massacre des dizaines de personnes. Au moins 84 morts et 18 blessés en « urgence absolue ». Certains parlent même d’une centaine. Le cauchemar du Bataclan recommence…

Il y aurait un peu partout des centaines voire des milliers de petits soldats aguerris, entraînés, prêts à se suicider, pour tuer le plus de monde possible. Lorsqu’il y a passage à l’acte, c’est le carnage, et il est très difficile de l’éviter. Comme pour les attentats du 13 novembre 2015, il y a probablement de nombreux étrangers parmi les victimes._yartiNiceA01

Ce n’est pas seulement la France qui est atteinte, car ce qu’il s’est passé à l’aéroport d’Istanbul (28 juin 2016), dans une boîte de nuit d’Orlando (12 juin 2016), aucentre ville de Bruxelles (22 mars 2016), sur une plage de Tunisie (26 juin 2015), sur une plage de Côte d’Ivoire (13 mars 2016), à Bagdad (3 juillet 2016), etc., fait partie du même dessein : les terroristes suicidaires s’en prennent à l’humanité, à la démocratie, à la liberté de croire, de ne pas croire, de se vêtir, de s’exprimer, de dessiner, de se distraire, de s’amuser, de danser, d’aimer…

Lors de la publication des conclusions du rapport du député Georges Fenech le 5 juillet 2016 sur les attentats du 13 novembre 2015, l’expert criminologue bien connu Alain Bauer expliquait à la télévision qu’on savait déjouer 90% des tentatives d’, on ne pourrait jamais déjouer 100% des tentatives car il y aurait toujours une part d’impondérable, mais qu’il était question ici de passer de 90 à 99% d’attentats à déjouer et qu’il y avait encore beaucoup de progrès à faire dans le service de renseignements.

Je pense d’abord aux victimes de cet attentat de Nice, à leurs proches qui, dans la douleur, seront traumatisés à vie. Je rêverais que ceux qui sont chargés d’informer dans de telles circonstances pensent d’abord aux victimes et pas au scoop sensationnel qu’ils recherchent en permanence, en affichant le bilan humain comme un indice de la bourse.

L’overdose de chaînes d’information continue peut renforcer ce sentiment d’inhumanité du traitement de l’information. Bon sang, pensez que des proches des victimes vous écoutent ! Albert Camus avait écrit dans « La Peste » : « La presse, si bavarde dans l’affaire des rats, ne parlait plus de rien. C’est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s’occupent que de la rue. » (1947).

Le 26 juillet 2016, le gouvernement comptait lever l’état d’urgence déclaré le 14 novembre 2015. Le fera-t-il dans ce nouveau contexte ? Ce serait difficile, mais peut-on aussi imaginer une campagne présidentielle sous état d’urgence ? François Hollande a décidé ce 15 juillet 2016 de prolonger l’état d’urgence encore de trois mois. Oui, la démocratie est en danger. Elle l’est par les terroristes islamistes qui multiplient les carnages gratuits. Gratuits car ils n’ont même pas de revendication, de cause. Leur cause serait plutôt dans l’Au-delà, autant dire que c’est assez insaisissable.

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Mais la démocratie peut être menacée aussi dans la réponse qu’on doit donner pour prévenir de nouveaux attentats. L’utilisation d’un camion qui fonce dans la foule est nouvelle en Europe (pas en Israël, pas en Chine, etc.). Le nombre de victimes a dépendu directement du temps de réaction des forces de l’ordre.

La démocratie est menacée de deux manières.

La première, c’est celle de ne plus vouloir vivre comme on voudrait. De renoncer à assister à un concert, à une messe, à un rassemblement de foule qui est signe de danger permanent. De renoncer à prendre les transports en commun, mais souvent, la question ne se pose pas trop car il n’y a pas d’autre choix.

Le risque est grand de ne plus rien faire du tout. De ne plus dessiner de caricatures de peur d’émouvoir quelques croyants sensibles. De ne plus assister à un concert de rock de peur d’agacer quelques dogmatiques déjà énervés. De ne plus dîner en terrasse pour profiter d’une douceur vespérale. De ne plus se prélasser sur une plage de peur de voir apparaître du large un bateau et un homme armé d’une kalachnikov. De ne plus assister aux réjouissances culturelles, sociales, touristiques, de peur de faire partie d’une nouvelle charrette.

Tout renoncement à son mode de vie est une victoire des terroristes. Victoire posthume puisque la très grande majorité ont acté qu’ils mourraient pendant leur opération criminelle. Le maintien de la COP21 et du championnat d’Europe de football ont eu le mérite de préserver notre détermination à ne pas nous laisser intimidés. Mais attentats après attentats, tiendrons-nous encore longtemps ?

Le seconde manière, c’est la réponse apportée par les pouvoirs publics. En gros, si nous surveillions tout le monde, il y aurait un peu plus de chance d’éviter de nouvelle hécatombe. Notons qu’un État policier ne suffit pas à prévenir les attentats, la Chine est par exemple très concernée aussi par les attentats islamistes : parmi les nombreux attentats en Chine, on peut rappeler l’attentat de la gare de Kunming qui a fait 28 morts le 1er mars 2014 ou l’attentat d’Ürümqi qui a fait 39 morts le 22 mai 2014.

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La pression de la base sera forte donc pour renforcer le dispositif sécuritaire du pays. Parfois au mépris de certains principes. Comme le droit à avoir une vie privée qui le reste, c’est-à-dire, le droit à ne pas être surveillé sur tous ses faits et gestes, y compris numériques. Le jour où on déciderait de faire des rétentions administratives et préventives, considérant que telle personne ferait partie d’un groupe à risque, selon des critères bien incertains, non seulement on créerait de nombreuses injustices mais on casserait définitivement la cohésion nationale et les « groupes à risque » pourraient alors se rebeller.

Je crois qu’aujourd’hui, la priorité du gouvernement devrait être de sécuriser au maximum le processus de l’élection présidentielle de 2017. Il est nécessaire de réfléchir le plus efficacement possible des moyens d’éviter toute pression, d’une manière ou d’une autre, sur le vote qui doit rester sincère, libre et secret.

Mais le premier sentiment qui m’envahit, c’est d’abord le recueillement.
Condoléances émues aux familles et proches des victimes.
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«Seul est éternel le devoir envers l’être humain comme tel.» (Simone Weil).
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