Trois scénarios pour la Grèce

Les interlocuteurs du nouveau gouvernement grec ont été surpris par sa méconnaissance des contraintes financières européennes et de la situation dramatique des finances publiques grecques. Surtout, ni Tsipras, ni Varoufakis n’avaient de demandes précises à soumettre à leurs partenaires. En outre, la « méthode de négociation a surpris », comme le reconnaît un haut fonctionnaire grec de la Commission : « on ne négocie pas au niveau européen comme on négocie en Grèce. Taper haut pour obtenir moins, ça ne marche pas dans un milieu multiculturel où il faut convaincre en même temps un Estonien et un Portugais ».

Trois scénarios sont possibles, du « Grexit » au compromis en passant par une capitulation totale de Syriza : « tout est ouvert », reconnait une source bruxelloise haut placée.

L’Échec

Le nouveau gouvernement aurait aimé disposer de davantage de temps, jusqu’en juin prochain, pour proposer un programme (appelé « mémorandum ») alternatif à celui imposé par la Troïka (Commission, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), l’organe qui représente les créanciers de la Grèce. Mais, ironie de l’histoire, le précédent gouvernement conservateur, en refusant, fin 2014, les nouvelles coupes budgétaires exigées par la Troïka, exactement comme le fait aujourd’hui Syriza, lui a savonné la planche. En effet, s’il y avait eu un accord entre Antonis Samaras, le Premier ministre sortant, et la Troïka , Alexis Tsipras aurait trouvé dans les caisses les 7 milliards d’euros de la dernière tranche d’aide : 1,8 milliard du Mécanisme européen de stabilité (MES), environ 2 milliards représentant des ristournes d’intérêts consentis par la BCE sur la dette grecque qu’elle détient et 3,2 milliards prêtés par le FMI. Ce qui lui aurait donné le temps de renégocier le mémorandum.

Car l’aide financière des Européens et du FMI a toujours été conditionnée à un « programme » que la Grèce doit s’engager à appliquer. En effet, pour éviter que le pays ne retombe dans les mêmes travers, une réforme en profondeur de son État gravement dysfonctionnel et de sa fragile économie est nécessaire. Si Syriza accepte désormais la nécessité d’un tel programme, tout dépend ce qu’on met dans ce terme. Le FMI et la BCE, contrairement à la Commission, veulent non seulement que la Grèce poursuive ses réformes, mais procède à de nouvelles coupes budgétaires pour parvenir à dégager un excédent  budgétaire primaire (hors paiement des intérêts de la dette) de 4,5 % du PIB afin qu’elle puisse rembourser sa dette à terme… Si les gouvernements européens ne renoncent pas à cette exigence qui implique la poursuite d’une austérité brutale, aucun accord ne sera possible et aucune aide ne sera versée.

Comme le budget est à l’équilibre, l’État grec pourra continuer à fonctionner, mais aucun plan de relance ne sera possible : Athènes ne pourra plus compter sur l’aide européenne et restera exclue des marchés. Il faudra, néanmoins, qu’elle honore sa dette à l’égard du FMI, de la BCE et des créanciers privés. Et là, ça risque de devenir compliqué, puisqu’il faudra sortir de l’argent frais dont la Grèce ne dispose pas. Syriza exclut de faire défaut, pour l’instant : de fait, se fâcher avec le FMI (32 milliards de prêts) est une opération risquée pour un pays et ses créanciers privés (69,5 milliards) sont essentiellement ses propres banques, ce qui conduirait à une impayable recapitalisation du secteur. Reste les 25 milliards d’euros d’obligations détenues par la BCE (dont 6,7 milliards à rembourser en juillet) qui vont peser davantage sur les finances publiques grecques, Francfort ayant prévenu que faute de programme, elle cesserait de faire cadeau à la Grèce des intérêts et des plus-values sur ses obligations.

Si Syriza décidait de ne pas rembourser la BCE, les conséquences seraient mortelles: Francfort pourrait alors refuser aux banques grecques l’accès à ses liquidités, ce qui contraindrait le pays, confronté à l’asphyxie de son système financier, à sortir de l’euro et de l’Union, les deux étant liés dans les traités européens. « La sortie aurait un coût considérable : la récession serait épouvantable pendant un ou deux ans et le retour de la drachme ne réglerait pas les problèmes structurels de la Grèce », prévient Charles Wyplosz, professeur d’économie à Genève. « Et on voit mal où seraient ses capacités de rebonds, même avec une drachme dévaluée : à part le tourisme et l’agriculture, il n’y a pas grand-chose… » Athènes, dont la population reste quasi unanimement attachée à l’euro, fera tout pour éviter un tel  « Grexit » qui lui couterait cher économiquement (elle reçoit notamment près de 3 % de son PIB en aides régionales européennes) et politiquement. Mais, pour satisfaire à ses obligations à l’égard de la BCE,  elle devra alors faire de gros efforts budgétaires…

Si elle parvient à honorer ses obligations à l’égard du FMI et de la BCE, la question du défaut vis-à-vis de la zone euro ne se posera, en réalité, qu’à partir de 2023, date à laquelle les intérêts des prêts consentis par les États et le MES deviendront exigibles. Si Athènes décide alors de ne pas rembourser, la Grèce sera alors, mais seulement alors, en défaut. Sa situation ne s’aggravera pas pour autant puisqu’elle pourra rester dans l’euro.

La défaite de Syriza

Wolfgang Schaüble, le ministre des finances allemand, a placé la barre très haut en refusant tout aménagement du programme. Il n’est pas le seul à camper sur une ligne dure : la Finlande, qui a des élections législatives en avril, les Pays-Bas ou l’Autriche ne sont pas non plus enclins au compromis. Il faut dire que dans ces pays, tout aménagement du programme grec  devra être validé par les parlements nationaux, ce qui complique la donne. Pis : le PPE, le parti qui regroupe tous les conservateurs européens, fait aussi pression pour que Syriza n’obtienne rien de plus que ce qu’aurait obtenu Antonis Samaras…

Face à une telle intransigeance, il est vrai partagé à des degrés divers par l’ensemble des États créanciers de la zone euro, le gouvernement grec peut-il se contenter de simples aménagements cosmétiques comme l’abandon de la Troïka dans sa forme actuelle ou une austérité budgétaire un peu moins violente (passage de 4,5 % du PIB du surplus primaire à 4 %, par exemple) ? C’est tout simplement improbable, car cela reviendrait à exiger d’Alexis Tsipras qu’il se suicide politiquement. La gauche de son parti n’accepterait pas une telle capitulation, pas plus que son allié de la droite radicale (ANEL). S’il n’obtient aucune concession forte, sa survie politique passe donc par un affrontement avec les Européens et le FMI et non par un aménagement cosmétique.

Le compromis

En dépit des rodomontades de part et d’autre, il y a une véritable volonté de compromis. Angela Merkel, la chancelière allemande, l’a confirmé à François Hollande lors de leur diner à Strasbourg. Elle craint par-dessus tout un risque de contagion au reste de la zone euro si la Grèce sortait « par accident » de l’Union. Elle vient d’ailleurs d’exhorter publiquement la Grèce à présenter des « propositions viables » aux Européens, ce qui indique qu’elle est prête à négocier, tout comme l’ensemble de ses partenaires. De son côté, Yanis Varoufakis a admis devant le Parlement grec, lundi, que « 70 % » du « mémorandum » (le programme de réformes) était acceptable.

En réalité, le désaccord entre Syriza et ses créanciers porte sur un seul point : l’austérité. En exigeant un surplus budgétaire primaire de 4,5 % du PIB à partir de cette année (jusqu’en 2019 puis 3 % ensuite), les créanciers privent Athènes de toute marge de manœuvre et la contraignent à couper encore dans ses dépenses. André Sapir, professeur d’économie à l’université libre de Bruxelles,  rappelle que « 3% de surplus budgétaire pendant dix ans, c’est le maximum qu’ont pu faire les pays aidés par le FMI ». « On pourrait prévoir 2,5 % pendant 2 ou 4 ans puis adapter ce chiffre en fonction de la conjoncture ». De même, la durée des prêts européens (prêts bilatéraux et du MES), actuellement de 32 ans, pourrait être portés à 50 ans en ayant à l’esprit qu’un certain nombre de Parlements, dont le Bundestag, devront approuvé cette extension des maturités.

En échange de cette bouffée d’oxygène, la Grèce s’engagerait à réformer en profondeur son État, comme le prévoit au demeurant le programme de Syriza. « L’administration fiscale est devenue emblématique des dysfonctionnements grecs auprès des Européens et c’est là que devrait porter l’effort », juge André Sapir. On estime que la fraude et l’évasion fiscales atteignent encore entre 20 et 40 milliards d’euros par an… Pour Sapir, il faudrait aller plus loin et accorder un nouveau prêt de 40 milliards d’euros à la Grèce pour la sortir des marchés jusqu’en 2030. Un compromis qui paraît évident, mais un dérapage n’est pas à exclure.

Dessin: Nicolas Vadot, rien que pour ce blog.
N.B.: version longue de mon article paru dans Libérationn du 10/02