A Touch of Sin de Jia Zhang Ke

Dahai est un mineur un peu pataud et simplet qui pourtant a bien compris une chose : le chef du village et un ancien camarade de classe se sont enrichis (surtout le deuxième) lorsque le chef lui a vendu la mine locale dont il s’est servie pour faire fortune et où travaille Dahai. Tandis que le patron de la mine a maintenant un jet privé, Dahai lui y trime comme un rat mort.

Pour avoir osé dire ce qu’il pensait au patron, il est tabassé à coups de clubs de golf. Le village tout entier se moque alors de lui et l’appelle « Monsieur Golf ». Là, quelque chose craque chez Dahai, et il se décide à rendre justice : en tuant tous ceux qui exploitent les autres…

… tandis que San’er, un jeune migrant qui arpente les routes de la Chine à moto, revient chez les siens pour l’anniversaire de sa vieille mère. Là, lui aussi poursuit son mode de vie très personnel, en utilisant sa fascination pour la seule chose qui le calme : son pistolet automatique…

… dans sa fuite, il croisera un couple : lui est marié, elle est hôtesse d’accueil dans un salon de massage. Xiaoyu sera confrontée à des clients qui voudront la dégrader. A ce moment-là, elle décidera de prendre les choses en main.

Xiahui, enfin, est ouvrier dans une entreprise-atelier. Parce qu’il distrait un collègue ouvrier qui se blesse à cause de lui, il est condamné par son chef du personnel à devoir travailler pour payer les soins médicaux de son collègue. Il décide de s’enfuir et de tenter sa chance à Chongking où il devient serveur dans un club un peu particulier où les filles s’occupent des désirs de riches hommes d’affaires. Evidemment, il tombe amoureux de la fille qu’il ne faut pas, et, de désillusion en sentiment d’impuissance face à la pression de sa mère qui lui réclame de l’argent, lui aussi s’enfonce dans le désespoir.

Quatre histoires prétendument vraies, quatre personnages qui donnent un visage aux contradictions de la société chinoise face aux transformations effrénées du développement capitalistique sauvage. Le réalisateur nous montre que cette société semble comme démunie pour encaisser les transformations qu’elle subie. De fait, aliénés, brisés, humiliés, ces personnages cherchent une voie de sortie, un échappatoire, un sens et parfois l’impensable, une dignité. Pour cela, ils n’ont qu’une seule voie, celle de la violence.

L’originalité du film réside dans le fait que le réalisateur montre ce choc duquel nait la violence en mêlant deux genres, le film social et le film de sabres (wuxia) et le théâtre traditionnel populaire chinois (quyi). Ainsi, les passions sont exacerbées, les sentiments engloutissent tout et les gestes sur-dramatisés. Mais encore plus intéressant, alors que les personnages qui luttent devant nos yeux semblent incarner des stéréotypes monolithiques, le film nous montre comment, derrière l’archétype, le masque se fissure pour laisser émerger l’individu. Cette individualisation est donc synonyme de violence, car la société chinoise (où le collectif était tout et l’individu n’existait pas) ne semble pas pouvoir permettre au « je » de s’exprimer. Or, le capitalisme sauvage n’est que le règne de l’individualisme. De cette contradiction, de cette tension insupportable, émerge la violence la plus fulgurante et les personnages se muent en (anti-)héros, chevaliers solitaires rendant la justice (sociale) de manière expéditive.

Film à clés, donc et films qui multiple les symboles afin d’éclairer le spectateur sur son propos (peut-être, parfois, au point d’être quelque peu lourd car redondant), A Touch of Sin a donc un titre programmatique et va jusqu’au bout de sa logique, notamment avec la dernière histoire, celle de Xiahui, ce jeune ouvrier confronté à la solitude. Cette solitude est à la fois formelle, puisque c’est le seul dont le parcours n’est pas relié, même fugacement, aux autres personnages, mais aussi émotionnelle, ce qui annonce une autre forme de violence, dont on a entendu parlé, même en Occident.

Là encore, ce film a un intérêt immense, celui de nous montrer un pays pris dans un mouvement qui fait vraiment peur. A l’instar des personnages, on est presque sidérés devant le spectacle de cette Chine en mouvement. Or, le monde est là, frénétique, grouillant, violent, occupé par lui-même. Depuis la périphérie que nous sommes, ce monde qui semble si difficile à comprendre peut être abordé par ces films.