C’est laid un homme qui a peur (Antigone d’Anouilh)

Nous avons tous, quelque part, au fond de nos mémoires, des souvenirs qui ont marqué notre enfance/adolescence. Avec le temps, ils se sont effacés, mais n’ont pas disparu pour autant. Que surgisse un évènement quelconque, des décennies plus tard, et nos neurones, gelés par des années de non réactivation, se mettent à nous restituer ces souvenirs. Avec une grande précision et souvent une fraîcheur quasi intacte.

Quel rapport entre les évènements actuels thaïlandais et mes souvenirs d’adolescente ? Le silence imposé aux média après le récent coup d’état militaire. Des journalistes qui s’expatrient, changent de nom, s’autocensurent ! Presse sommée de se soumettre.

Lorsqu’on ne connaît pas vraiment ce pays, difficile de croire ce que j’écris ou partage. Certains pensent même que je suis en plein délire Science-Fiction. J’aimerais bien ! L’interdiction d’informer, c’est grave quel que soit le pays dans lequel on vit, mais ce qui est pervers ce sont les sous-entendus. « Auriez-vous quelque chose à vous reprocher » m’a-t-on demandé. Question sentencieuse à laquelle je réponds : Non. Car, 1) je n’ai pas peur – 2) En Thaïlande il vaut mieux avoir de bonnes connections et….celles que je viens de créer sont au plus haut niveau. Voilà qui est dit.

Parler de liberté en Thaïlande n’est pas chose facile. Surtout dans un couple mixte. Le mien souffre de ce décalage de culture Ce mot n’a pas le même sens en français et en thaï. « Mais je suis libre » affirme mon ami et moi de tenter de lui expliquer ce que ce mot signifie exactement dans ma langue. « Imagine que l’on installe des camps de redressement dans ton pays par exemple et qu’on oblige tout mal-pensant à se recycler, à marcher au pas en criant « blablabla », une idéologie faite à coups de répétitions mécaniques pour qu’il ne reste plus de place pour tout autre espace de liberté…. » Sa réponse : « Mais c’est ce que je faisais lorsque j’enseignais dans une école militaire : marcher au pas en récitant des slogans ». A ce point de la discussion, soit je me casse, soit je l’étrangle, soit j’éclate de rire. J’ai opté pour 1 et 3 ou plutôt pour 3 et 1. Aux couples mixtes qui se parlent et tentent de se comprendre, il vaut mieux qu’ils aient installé de sérieuses passerelles de communication entre eux pour continuer à vivre ensemble. Sauf si l’un des deux a tellement besoin de l’autre qu’il sera « beni oui oui » quoique l’autre dise ou fasse.

Bref, j’ai toujours écrit un journal qui s’est transformé en blog ces dernières années. Sur celui que j’écrivais vers mes 17 ans je me souviens avoir un jour écrit. : « Si je vais à la boom chez Nicole Hopsomer (même les noms me reviennent), je fais le pari d’embrasser tous les garçons qui me plairont » Mon journal était alors planqué entre un miroir et une cloison de contreplaqué. Aucun policier ne l’aurait trouvé. (Il fallait dévisser la plaque de contreplaqué) Sauf ma mère ! Interdiction de boom. Enfermée à résidence. La nuit venue, je risque l’accident et peut être ma vie, en passant du rebord de ma fenêtre à un perron qui descend un étage et demi plus bas dans un jardin. Et je vais à ma boom.  Ce dont je ne me souviens plus c’est combien de garçon j’ai embrassé ou si je suis tombée amoureuse ce soir-là ».Les souvenirs sont fantasques aussi, et souvent discontinus.

Etranges donc ces réminiscences en morceaux. Qu’on les oublie, qu’on les enferme, qu’on les cadenasse même, parfois, ils réapparaîtront à l’occasion d’un évènement, important ou pas. Qu’une censure vienne titiller votre goût de liberté et les voilà qui surgissent.

Il faut que les peuples aient peur. À la minute où ils cessent d’avoir peur, ils n’ont qu’une idée, c’est de faire peur à leur tour. (Becket d’Anouilh)