Chats parisiens

A l’exception des promenades dans les allées du Père-Lachaise ou dans ce village encore préservé du XXe arrondissement où se situe la minuscule rue Georges Perec, peu d’occasions sont laissées au passant contemporain de rencontrer des chats se faufilant sur les trottoirs de Paris. La circulation a relégué le félin domestique (jamais domestiqué), animal favori des Français, dans les maisons et les appartements. Il n’en fut pas toujours ainsi, comme en témoigne un étonnant album de photographies intitulé Paris Chats(Parigramme, 102 pages, 9,90 €).

Réunissant de grands noms, notamment Robert Doisneau, Willy Ronis, Brassaï, Jacques Loïc, Henri Cartier-Bresson, Edouard Boubat, Michel Sfez, Ian Berry, mais aussi des anonymes, cet ouvrage propose des clichés bien reproduits qui plongent le lecteur dans l’atmosphère d’un XXe siècle « où une fenêtre pouvait rester entrouverte dans un quartier tranquille où tout le monde connaissait tout le monde. […] Celle où survivaient, on ne sait par quel miracle, des boutiques vieillottes auxquelles on ne connaissait guère de clients mais dont le chat « de la maison » avait immanquablement annexé la vitrine », comme le souligne le texte (bilingue français/anglais) de présentation.

Ce Paris populaire, noir et blanc bien entendu, offrait des spectacles familiers et insolites : le chat de la concierge surveillait une arrière-cour, d’autres observaient la rue derrière un rideau, s’offraient le privilège (en le savourant, à n’en pas douter) de s’asseoir dans une vitrine sur laquelle un panneau indiquait : « Par arrêté préfectoral, les chiens ne sont pas admis dans les magasins d’alimentation. » Ils ne se sentaient pas concernés…

Au fil des pages, silhouettes furtives surprises dans leurs mouvements, matou endormi sur une cage à oiseaux ou trônant sur le zinc d’un bistrot, sur un paquet de journaux encore ficelé, chatons jouant dans les allées pavées de la halle aux vins de Bercy, tigré littéralement accoudé au garde-fou d’un balcon se succèdent ; d’autres captent l’attention de Cocteau, Foujita, Colette, Sagan, Romain Gary ou Jacques Prévert.

Devant l’objectif, de race ou de gouttière, aucun ne saurait se départir de sa grâce aristocratique, qu’il fréquente les rayons d’une bibliothèque, un jardin de la Cité fleurie, un caniveau de la rue des Ursins ou qu’il se tienne en équilibre au-dessus d’une boutique à l’enseigne du… « Chat perché ». D’ailleurs, paraphrasant Alphonse Allais, ne pourrait-on pas affirmer qu’être « de gouttière », ça vous pose un chat comme être « de garenne », ça vous pose un lapin ?

Illustration : Sanford H. Roth, Dans une vitrine polyglotte de Montmartre, © Sanford H. Roth/ Sanchez-Ross/Rapho.