Départementales : le pire n’est jamais sûr

Duel entre Manuel Valls et Nicolas Sarkozy et pari perdu de Marine Le Pen.

Le premier tour des élections départementales du 22 mars 2015 a été une surprise par rapport aux prévisions qu’en avaient donné les sondages. Victoire du peuple sur les instituts de sondages.

Tout a été en demi-teinte dans cette élection. Presque tous les principaux partis pouvaient trouver un motif de satisfaction. Mais aussi un motif de déception.

La participation

La participation a été plus importante que prévue. Environ 51% alors qu’aux élections cantonales du 20 mars 2011, elle avait été de seulement 44,3%. Ce sursaut de participation n’est pas anodin, d’autant plus que ces élections étaient carrément illisibles : nouvelle appellation, nouveau mode de scrutin (binomial !), et compétences des nouveaux conseils départementaux inconnues parce que la loi n’est pas encore votée… illisibles au point que responsables politiques et journalistes s’emmêlaient les pinceaux durant la (courte) soirée électorale : comme il y a deux fois moins de cantons que de candidats, puisque chaque canton fait siéger deux élus, les résultats en élus ne pouvaient être qu’en nombre pair, et si le PS a été éliminé pour environ mille de ses candidats, cela voulait dire que c’était dans environ cinq cents des 2 054 cantons au total (soit le quart et pas la moitié !).

Néanmoins, un électeur sur deux, c’est plus que les prévisions, mais c’est quand même encore assez faible, comme l’a constaté Nicolas Dupont-Aignan, il n’y a donc pas de quoi pavoiser.

L’UMP et ses alliés UDI et MoDem

Le président de l’UMP, Nicolas Sarkozy, pour ses premières élections à ce nouveau poste, a aussi de quoi se réjouir : en plaçant l’UMP loin devant le FN, il réussit à rétablir l’échec magistral des élections européennes du 25 mai 2014 et à dire que c’est l’UMP qui est le premier parti de France. Au sein de l’UMP, Alain Juppé a également un motif de satisfaction car si l’UMP a devancé autant le FN, c’est bien parce que sa stratégie d’union de la droite et de tous les centres, l’UDI mais aussi le MoDem, a fonctionné pleinement dans  cette dynamique. Cette configuration pourrait donc être de nouveau gagnante dans l’optique de l’élection présidentielle de 2017.

Nicolas Sarkozy et Alain Juppé ont pris d’ailleurs la parole très vite après 20 heures. Nicolas Sarkozy a rappelé le refus catégorique de toute alliance, locale ou nationale, avec le Front national, y compris au troisième tour le 2 avril 2015 pour l’élection des présidents des conseils départementaux. Cependant, la stratégie du ni-ni a été prônée à l’UMP, à savoir, en cas de duels au second tour entre un candidat FN et un candidat PS, il est appelé à ne voter pour aucun de ces deux candidats.

Cette posture a été refusée très clairement par certaines personnalités comme Nathalie Kosciusko-Morizet, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin. Également par François Bayrou et tout le MoDem, et bien sûr par le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde. Tous ceux-là voteraient sans hésitation pour le candidat PS en cas de duels avec un candidat du FN. En revanche, très étrangement (mais ce n’est pas nouveau), Hervé Morin, qui voulait devenir président de l’UDI, a prôné le ni-ni de l’UMP en reprenant même l’expression sarkozyste (utilisée contre François Bayrou) qu’il combattait le PS « matin, midi et soir ».

Le FN

Ce n’est pas lui la star. Le Front national n’a pas réussi à obtenir la première place que lui promettaient les sondages et ne gagne quasiment aucune nouvelle force par rapport aux élections européennes. Il croyait atteindre les 30% et il plafonne laborieusement à 25% environ (je précise que n’ayant pas les résultats officiels, et les estimations étant particulièrement grossières encore au milieu de la nuit, puisque elles vont de 24,5% à 26,4% pour le FN, je reste très imprécis sur les valeurs numériques). Évidemment, cela reste quand même un quart de l’électorat, le FN est donc bien une force importante.

Marine Le Pen a eu beau jeu de crier à la victoire, la dynamique n’a pas fonctionné à plein. Certes, le FN a fait une très remarquable performance, d’autant plus que ce genre de scrutin ne lui était pas favorable jusqu’à maintenant. Mais elle ne peut plus revendiquer d’être la première force politique du pays, et c’est tant mieux.

Sur le terrain, il y aura des centaines de duels entre FN et UMP ou FN et PS, et quelques triangulaires, plus nombreuses que prévues grâce au sursaut de participation (c’est dans ces triangulaires que le FN aurait le plus de chance de conquérir des cantons au second tour). Seuls, 6 ou 8 conseillers généraux FN ont été élus dès le premier tour, souvent dans les villes dont le maire était FN. C’est donc remarquable si on compare avec le seul conseiller général FN sortant élu en mars 2011, mais assez faible par rapport aux autres forces en présence : 196 élus UMP-UDI dès le premier tour, et 50 élus de gauche.

Un autre motif de satisfaction pour le FN, c’est qu’il fait des scores très élevés dans de nombreuses zones rurales, et des dizaines de départements l’ont placé en tête, parfois avec environ 40% des suffrages exprimés. De façon non exhaustive, je peux citer le Nord, la Seine-et-Marne, l’Aube, la Marne, la Haute-Marne, la Somme, la Meuse, le Doubs, l’Aude, le Gard, la Charente-Maritime, le Loir-et-Cher, les Côtes-d’Armor, et même le Rhône, la Loire, et quelques autres départements qui souffrent de la désertification des services en milieu rural.

Le PS

C’est le Premier Ministre Manuel Valls qui a pris la parole le premier de tous les responsables politiques. Son discours a été très habile : d’une part, il s’est réjoui du sursaut de participation et que le FN n’a pas obtenu la première place, et il n’a pas hésité à s’en attribuer les mérites puisqu’il s’était engagé très ouvertement contre le FN pendant la campagne électorale. Manuel Valls a d’ailleurs réitéré la position du PS de soutenir au second tour tout candidat face au FN, même s’il est UMP.

Le score du PS, de l’ordre de 20%, est meilleur que prévu et dépasse nettement la contre-performance des élections européennes du 25 mai 2014. Là encore, son discours est à objectif interne à la « gauche » : le seul salut, contre le FN et contre le centre droit, c’est l’union des gauches derrière lui. Y compris les « frondeurs ». Y compris les communistes qui perdront probablement leur deux derniers départements.

Pourtant, l’autre lecture du score du PS, c’est la déroute complète. D’une part, près d’un quart des candidats PS ont été éliminés dès le premier tour, ce qui est énorme. D’autre part, à moins d’un redressement spectaculaire difficilement prévisible en raison du discrédit durable du gouvernement, le second tour risque d’être la seconde lame qui tranche définitivement dans le vif des majorités départementales.

Paysage tripolaire

Ce que François Bayrou avait voulu créer durablement en 2007, Marine Le Pen l’a fait depuis 2014 : créer véritablement trois pôles d’attraction électorale majeurs dans le paysage politique français. Cette tripolarisation rend les élections au scrutin majoritaire particulièrement incertaines pour l’UMP et le PS, puisqu’il y a forcément un des trois pôles qui sera éliminé dès le premier tour.

La résultante, c’est que les petites formations n’ont plus les moyens politiques de s’engager isolées dans les élections, sinon au risque de faire perdre systématiquement leur camp. La nécessité d’alliance globale autour de l’UMP et du PS devient de plus en plus évidente.

L’UDI et le MoDem ont compris le danger bien avant ce premier tour, d’où cette alliance manifestation raisonnable entre l’UMP, l’UDI et le MoDem. Jean-Christophe Lagarde n’a d’ailleurs pas hésité à dire que la position très différente de l’UDI par rapport à l’UMP sur les duels PS/FN montrait la nécessité qu’il y ait bien un parti différent de l’UMP pour défendre ces valeurs républicaines, mais cela n’empêche pas une alliance électorale.

À gauche, cela semble bien plus compliqué. Le Front de gauche n’est plus qu’une coquille vide, relativement médiatique avec des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autain, mais l’essentiel des élus est communiste. Son isolement non seulement va le tuer mais va entraîner avec lui l’ensemble de la gauche qu’il avait pourtant contribuer à faire élire en 2012.

Plus « amusant » (comment dire autrement ?) est la position complètement incompréhensible et suicidaire des écologistes. Jean-Vincent Placé, candidat à un futur poste de ministre, peut-être la dernière occasion de l’être avant longtemps, en est désolé. Ils n’ont fait que 1,3% des voix mais il est vrai qu’ils étaient parfois alliés avec …des candidats PS ou avec des candidats communistes. La cohérence semble assez mal maîtrisée, ici. Et le discours de leur secrétaire national Emmanuelle Cosse, qui appelle « les écologistes à se rassembler autour des candidats de gauche qui le voudraient bien », pourrait être sélectionné pour le prix de l’humour politique, catégorie larmoyante/sauve-qui-peut.

Les vrais gagnants

Si chacun semble être satisfait de ses résultats, soit parce que les sondages les prévoyaient « pires », soit parce qu’ils sont meilleurs que lors des précédentes échéances, les véritables gagnants restent quand même l’UMP et l’UDI qui ont réussi à convaincre que leur dynamique de responsabilité était globalement crédible dans tout le pays.

Et il est probable que dans quelques jours, un grand nombre de départements basculeront vers le centre droit.

Toutefois, la situation est telle que dans certains départements, il serait possible que quelques élus du FN se retrouveraient en situation d’arbitre entre une gauche en ruine et un centre droit qui n’aurait pas réussi pleinement à convaincre. C’est sur ce genre de situation que le FN veut miser, pour maintenir une pression médiatique bien indifférente des enjeux départementaux (la propagande des candidats du FN est nationale, le prospectus ne présente même pas les quatre candidats et encore moins leur vision pour leur département), et se nourrir des éventuels accrocs à l’isolement, comme ce fut le cas au « troisième tour » des élections régionales de mars 1992 et de mars 1998.

Manuel Valls, quant à lui, en limitant la « casse » du PS, a probablement gagné son maintien à Matignon pour l’après-élection. Cela le met en première ligne face à un Nicolas Sarkozy qui n’a pas démérité non plus. Marine Le Pen aura donc du mal à rompre politiquement ce face-à-face qui s’est illustré notamment en Essonne le soir du 16 mars 2015 lors du meeting de Nicolas Sarkozy à Palaiseau et de celui de Manuel Valls à Évry.

La campagne des élections régionales risquera en tout cas d’être rude à la sortie de l’été prochain.