Écrasement de l’Airbus 320 en France : comment la tragédie d’anonymes suscite une émotion générale

L’écrasement de l’Airbus 320 de la compagnie à bas coût Germanwings, en provenance de Barcelone et à destination de Düsseldorf, en ce 24 mars 2015, a bouleversé la France où s’est déroulée l’accident. Tous les médias évoquent la tragédie en boucle et consacrent parfois même tout leur temps d’antenne au traitement de cet événement quitte à ne pas informer. Il en est visiblement de même en Espagne, en Allemagne, d’où proviennent la majorité des victimes (mais pas seulement).  

Comme souvent dans ce type d’accidents faisant beaucoup de victimes simultanées et immédiates, surtout depuis la disparition mystérieuse d’un avion de la Malaisian Airlines en 2014, ce crash soulève bien des questions sur les circonstances et nourrit les imaginaires fertiles.  La question économique liée à une compagnie « low cost » forcément répréhensible puisqu’elle fonctionne sur une base d’économies d’échelle, aurait pu permettre de trouver un bouc-émissaire pratique, mais insuffisant dans ce cas là. On peut également découvrir à travers un tel drame, comment la tragédie d’anonymes suscite une émotion générale ambivalente, en particulier sur des médias aussi viraux que les réseaux sociaux.

Ou comment mesurer l’état d’empathie du monde à travers les indicateurs d’internet… Hier, de nombreux internautes postaient RIP comme un réflexe sur Facebook par solidarité ou tristesse pour les victimes du tragique accident de l’Airbus 320 qui s’est écrasé en France… Je ne doute pas de la sincérité de la démarche pour des personnes inconnues et je conçois que face à l’omniprésence de l’information dans tous les médias, internet puisse servir d’exutoire, car c’est pratique et facile d’y émettre une émotion, qu’elle soit positive ou parasite.

Puis dès les premières heures, en parallèle, en Espagne, sur twitter ou Facebook, certains espagnols et catalans réanimaient la guerre « politique » liée à l’indépendance, comme en témoignent ces twits affligeants regrettant qu’il n’y ait pas plus de catalans morts ou se réjouissant de l’accident pour d’autres motifs plus obscurs… Ainsi un certain Javi trouve « l’accident très bien s’il y avait des catalans dans l’avion », tandis qu’un autre Tweet explique qu’il ne faut « pas faire un drame de ce crash puisqu’il y avait des catalans et pas des personnes : et de rajouter Vive l’espagne »! En France, plusieurs députés ou humoristes se sont distingués par leur ironie, leur cynisme ou ont été l’objet de polémiques par rapport à un tel mauvais esprit.

Ce matin sur yahoo, des commentateurs ironisaient sur la mort de deux grandes voix de l’opéra allemand qui ont disparu dans l’accident : Maria Radner, contralto, accompagnée par son mari et son bébé et Oleg Bryjak, baryton-basse… Les uns se prétendaient outrés qu’on puisse mettre les projecteurs sur deux personnalités que connaissaient sûrement les amoureux de l’opéra de par le monde ; lesquels ont pu être légitimement et sincèrement touchés par la disparition de chanteurs qu’ils appréciaient ou avaient pu même voir sur une scène… Ils témoignaient presque du mépris pour ces artistes au prétexte qu’ils ne seraient pas de complets anonymes. Il n’est donc pas de bon ton, à cause des abus des médias, d’évoquer la disparition de célébrités ou de personnalités lors de ce type d’accident au détriment des autres morts anonymes .. L’accident lors du tournage de Dropped avait viré par moment à la leçon de morale faite aux médias de mépriser les anonymes pour ne parler que des personnalités, sans qui pourtant l’éclairage sur le fait divers n’aurait sûrement pas eu lieu… Si à l’époque de cet accident, les médias avaient évoqué un accident d’hélicoptère faisant 10 victimes (fussent-elles françaises), sans aucune personnalité un minimum médiatiques, je doute qu’on en ait parlé plus de 30 secondes. Or, on en parle encore…

Du coup, pour ne pas évoquer des chanteurs d’opera qui ont le tort de ne pas susciter une émotion chez le plus grand monde vu qu’ils n’étaient connus que des amateurs du genre, il a paru plus intéressant de se pencher sur les victimes susceptibles de générer le plus d’empathie (ceux-ci différant d’un pays à l’autre probablement). Et là le sort d’une classe de 16 élèves de 15 ans ou 16 ans qui faisaient un échange inter-scolaire c’était bien plus efficace. Et les médias d’aller voir les amis, les autres élèves, les familles pour montrer leur peine… La ville de Haltern a de quoi être sous le choc, les élèves, les parents aussi et pour nous le confirmer, on nous montre en gros plan les bougies, les panneaux warum? (pourquoi?), les jeunes qui pleurent et se prennent dans les bras pour se consoler … L’âge de ces victimes semble accroître le sentiment de peine, comme ce serait probablement le cas si une famille de 16 membres disparaissait aussi, alors que chaque victime prise séparément se confond dans la tragédie et redevient anonyme, donc moins susceptible de générer de l’empathie. Aurait-on d’ailleurs besoin de savoir qui étaient les japonais, marocains, turcs, kazakhs, australiens et autres belges qui figurent parmi les victimes minoritaires?

Si on devait avoir sincèrement de la peine pour tous les inconnus ou simples anonymes qui disparaissent chaque jour dans toutes sortes de situations, on finirait dépressif dans un asile! C’est bien parce que les médias nous inondent de leur pseudo émotion facile pour remplir le vide et déguiser le manque d’informations réelles sur des événements qui nécessiteraient pourtant une grande rigueur, que l’on finit par développer des sentiments ambivalents ou contradictoires sur des tragédies et visiblement cela affecte beaucoup l’empathie..

Comme on ne sait rien des raisons du crash, qu’il est possible d’imaginer des théories du complot et que les investigations sérieuses seront longues et complexes, donc ne répondent pas à l’urgence médiatique, les journalistes n’ont d’autre choix que de se demander comment les familles identifiées vivent la tragédie. Et pour se donner bonne conscience face à un traitement inconsistant, ils tentent de produire un contenu plus sérieux en information pure. C’est pourquoi ils font défiler sur les plateaux d’anciens pilotes ou experts qui viennent expliquer ce qui a pu se passer ou pas, ce qui leur semble étrange. Et l’insistance sur l’étrangeté est renforcée au besoin par les journalistes au cas où les experts ne douteraient pas assez. Les « experts » savent qu’ils ne font que spéculer, c’est même ce qu’on leur demande et ils ont l’amabilité de le rappeler en précautions d’usages pour éviter que l’on se moque totalement des auditeurs, spectateurs, lecteurs. Mais l’ambivalence entre mystère lié aux circonstances et confrontation face à la mort par procuration a besoin de ressorts pseudo scientifiques pour que les médias ne perdent pas tout à fait leur crédibilité en devenant plutôt des cafés du commerce.

Sinon, parmi les 500 femmes et enfants enlevés sur le continent africain par Boko Haram, 70 corps ont été retrouvés massacrés… Il n’y a pas de mystère, pas de théorie du complot à développer. Çà ne s’est peut-être pas produit en France, mais ça s’est passé aujourd’hui même si peu de grands médias ont jugé important de relayer cette barbarie…