Europe Central de William T. Vollmann

Roman publié en 2005, comprenant plus de 700 pages, couvrant la période qui va de l’après Première Guerre mondiale à la période de la Guerre froide et alternant des récits se passant en URSS et en Allemagne. Il n’y a pas un narrateur, mais plusieurs, dont on ne connait pas l’identité, mais qui racontent leur vision d’un évènement ou d’un protagoniste du roman.

L’ensemble du roman est divisé en une multitude de chapitres qui vont par deux et alternent le plus souvent une histoire en URSS, puis une en Allemagne.

Le roman s’ouvre sur le bruit d’un téléphone qui semble sonner dans le vide. Cette métaphore du téléphone, symbolisant – entre autre – l’intervention de la guerre, son intrusion dans la vie des protagonistes du roman, revient plusieurs fois dans le début du roman. L’histoire se poursuit avec le conte (l’auteur utilisant le mot Tale) de Fanya Kaplan, qui a tenté d’assassiner Lénine, et de la femme de Lénine, Krupskaya qui aurait souhaité rencontrer Fanya en prison. Cette dernière ayant déjà été exécutée par Staline, à la demande de Lénine, ce dernier aurait employé une actrice pour jouer son rôle et donner le change à la femme de Lénine. Première d’une longue série de personnages féminins, elle donne l’impression que le roman va s’intéresser davantage aux femmes et aux artistes. En effet après Fanya, viendront Käthe Kollwitz, une sculpteur de l’après-Première Guerre mondiale, communiste convaincue qui sera célébrée en Russie et où elle rencontrera le compositeur Shostakovich, et le documentariste Roman Lazarevich Karmen; Elena Konstantinovskaya, lesbienne, maîtresse de Shostakovich et future épouse de Roman Karmen ; et Anna Akhmatova, poétesse russe, auteur du « poème sans héros ».

Mais si le début du roman fait la part belle aux femmes et aux artistes, progressivement elles cèdent la place aux hommes et aux militaires : Shostakovich intervient une première fois dans le roman avec son opus 40, dédiée à Elena. Puis avec l’opération Barbarossa, il entame sa septième symphonie sur Leningrad. Face à lui sont présentés Vlasov, Russe devenu agent nazi ; Von Paulus, commandant en chef de la 6ème armée qui échouera à prendre Stalingrad ; Kurt Gernstein, SS qui participera à la « Solution finale » pour, selon ses dires, mieux la dénoncer ; Chuikov, général russe, amoureux d’Elena. Si les femmes apparaissent ponctuellement dans cette partie du roman, celle consacrée à la guerre, elles ne sont presque plus que des victimes comme Zoya, ou Lina et sa sœur Freya, violée et tuée par les Russes à la libération, à l’exception d’Hilde Benjamin, surnommée la « Guillotine rouge ».

Si le début du roman semble nous promettre une narration complexe, faite d’une multitude d’histoires, de narrateurs, de temps et de lieux différents, liés par un projet unique de définir ce qu’est l’Europe centrale, cette promesse n’est finalement pas vraiment tenue. En effet, progressivement le récit abandonne la multitude de ces personnages pour ne garder que Shostakovich et Elena. La dialectique hommes / femmes, militaires / artistes très présente dans le début du roman, quand l’auteur s’intéresse aux années précédant et englobant la Seconde Guerre mondiale, disparaît dans la partie sur la Guerre froide et il ne reste dans le roman que l’histoire d’une relation contrariée entre le grand compositeur et sa maîtresse. En quoi cela définit-il l’Europe centrale, je ne vois pas.

En ce qui me concerne, j’ai beaucoup aimé la première partie du roman, quand l’auteur alterne les personnages, passe d’un pays à l’autre, d’une femme à l’autre, d’un militaire à un artiste et compose par fragment cette période de la guerre. J’ai beaucoup plus de réserve sur la fin du roman, quand il ne s’intéresse plus qu’à Shostakovich et sa maîtresse. L’histoire est alors moins flamboyante, moins éclairante et j’ai trouvé que les parallèle entre les chapitres étaient beaucoup plus hésitants.

Maintenant, je m’incline devant le travail documentaire mis en chantier dans ce livre. J’ai des doutes par contre sur ce qu’il en tire comme enseignement sur l’Europe centrale. Le roman est certes impressionnant, mais malgré son ampleur il ne m’a pas vraiment apporté de sens. Qu’est-ce que l’Europe centrale pour l’auteur? Vraisemblablement une zone d’influence et de conflit entre les Russes et les Allemands, entre l’idéologie communiste et celle libérale. Une zone de contact entre deux idéaux, qui explique la récurrence des conflits. Mais pas vraiment une zone d’échange, d’après ce qu’il écrit, ce qui me gène. Reste que l’idée de l’Allemagne comme zone de partage entre les deux blocs n’est pas nouvelle, et qu’elle n’avait pas forcément besoin de tant de pages pour s’expliquer.