Grèce et zone euro : un accord est-il possible ?

Il n’y a toujours aucun accord en vue entre Athènes et ses créanciers. Le gouvernement d’Alexis Tsipras, qui estime que les discussions se déroulent dans un « bon climat », espérait pourtant qu’un Eurogroupe (les dix-neuf ministres des Finances de la zone euro) pourrait se réunir soit ce vendredi, soit juste après le week-end de Pâques, pour approuver la liste de réformes qu’il lui a soumise. C’est loupé. A Bruxelles, on estime qu’il ne se passera rien avant la fin avril, alors que la Grèce a désespérément besoin des 7,2 milliards d’euros que la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) lui ont promis, car les échéances se resserrent : jeudi 9 avril, Athènes devra rembourser 460 millions d’euros de prêts au FMI et 360 millions à des créanciers privés, avant de renouveler, d’ici la fin du mois, 2,4 milliards d’euros de bons du Trésor à court terme afin de continuer à faire tourner l’État… Comme pour mieux souligner la gravité de la situation, Nikos Anastasiades, le président chypriote, a annoncé aujourd’hui que son pays, qui va mettre totalement fin au contrôle des capitaux instauré il y a deux lorsque son secteur bancaire s’est effondré, avait préparé un plan en cas de « Grexit », c’est-à-dire de sortie de la Grèce de la zone euro.

Certes, le gouvernement grec a proposé des réformes – dont la liste n’a pas été rendue publique, même si des éléments ont fuité-, comme le lui demandent la zone euro et le FMI avant de débloquer la dernière tranche du plan d’aide de 240 milliards d’euros et de commencer à négocier un troisième plan d’ici le mois de juillet. Mais celles-ci sont jugées à la fois insuffisantes, pour assurer l’équilibre budgétaire à long terme, et trop vagues pour bâtir un Etat fonctionnel.

Le problème majeur est que Syriza, le parti de gauche radicale au pouvoir, refuse toute nouvelle mesure qu’il juge « austéritaire » en pariant sur la lutte contre la fraude fiscale pour remplir les caisses de l’Etat. C’est notamment le cas de la réforme des retraites exigée par le FMI et une partie de la zone euro afin d’assurer un équilibre à long terme du régime : Athènes accepte seulement de mettre fin aux pré-retraites trop généreuses dans la fonction publique. De même, la Grèce refuse de mettre fin au régime préférentiel de TVA dont bénéficient les îles (par exemple, les hôtels ne sont soumis qu’à une TVA de 6 % contre 13 % sur le continent) de peur que cela ne nuise au tourisme. Ou encore, la Grèce s’oppose à l’« assouplissement » du marché du travail, demandé par le FMI, de peur que cela se traduise par une nouvelle augmentation du chômage (25 %).

Mais même dans le secteur de la réforme de l’Etat, pourtant le point fort du programme de Syriza, les partenaires de la Grèce ne sont pas convaincus. C’est en particulier le cas pour les mesures annoncées par Yanis Varoufakis, le bouillant ministre des finances, destinées à lutter contre la fraude fiscale : embaucher des touristes pour dénoncer les fraudeurs a été perçu à Bruxelles comme une bonne blague… L’Eurogroupe espérait plutôt que le SDOE (l’élite des agents du fisc) soit entièrement rattaché au secrétaire général chargé des recettes publiques (un poste indépendant) comme il le réclame en vain depuis trois ans. La réforme de l’Etat, c’est pour l’instant davantage un bric-à-brac de mesures qui ont donné l’impression aux capitales européennes que Syriza, qui s’était spécialisé dans la critique de la Troïka (Commission, Banque centrale européenne, FMI), ne s’attendait vraiment pas à gagner les élections du 25 janvier… Bref, les Européens estiment qu’on est « encore loin du compte.

Les créanciers de la Grèce sont d’autant moins enclins à se montrer compréhensifs que l’agacement est à son comble : ce travail technique aurait dû, en effet, débuter dès le 24 février, lorsque l’Eurogroupe a entériné une liste de réformes indicatives soumises par Athènes. Mais il a fallu un mini sommet nocturne, organisé en marge du Conseil européen de Bruxelles, le 19 mars, entre les dirigeants grec, allemand, français et les présidents de la Commission, de la BCE, du Conseil européen et de l’Eurogroupe, suivi, le 23 mars, d’une rencontre, à Berlin entre Angela Merkel et Alexis Tsipras, pour que le chef du gouvernement grec s’engage enfin à dans la négociation. « Comme d’habitude, les Grecs ont cherché à gagner du temps sans que l’on comprenne où ils voulaient en venir. Ou plutôt si : ils aimeraient bien qu’on les finance à l’aveugle », juge, acide, un diplomate européen.

Le problème est que la situation financière et économique de la Grèce se dégrade à grande vitesse : l’excédent budgétaire primaire (hors charge de la dette) s’est effondré, les Grecs ayant massivement cessé de payer l’impôt foncier (qui n’existe que depuis trois ans), Syriza ayant promis sa suppression. Ensuite, le « bank run » au ralenti se poursuit : les Grecs continuent à retirer massivement leurs avoirs des banques de peur d’un « Grexit » qui les réduirait quasiment à néant. Depuis le retour de la crise grecque, en novembre dernier, ce sont environ 30 milliards d’euros qui ont été récupérés, ce qui fragilise gravement le système bancaire au point que plus personne n’exclut un rétablissement du contrôle des capitaux d’ici la pâque orthodoxe, dans une semaine, si aucun accord n’est trouvé d’ici là afin d’empêcher l’argent de fuir. Last but not least, l’incertitude politique actuelle a des répercussions sur l’activité et les investissements étrangers. Ainsi, la prévision de croissance pour 2015 a été ramenée à 1,4% contre 2,9% attendu avant la crise…

Le gouvernement Syriza espère manifestement que la peur d’un défaut de paiement, voire d’un Grexit poussera les Européens à se montrer plus conciliants et à lui faire davantage confiance. Un jeu dangereux, les gouvernements conservateurs de la zone euro, au premier rang desquels l’Allemagne, étant capables de se montrer tout aussi intransigeant que lui, car ils savent que ce sont les Grecs qui souffriraient le plus d’une aggravation de la crise qu’une telle extrémité provoquerait. Bref, on assiste à un mauvais remake de « la fureur de vivre ». La zone euro parviendra-t-elle à freiner la première avant le crash ?