La Commission Juncker est quasiment adoubée par le Parlement malgré quelques « planches pourries »

Les auditions des 27 candidats commissaires du collège que présidera, normalement à partir du 3 novembre, le conservateur luxembourgeois Jean-Claude Juncker se sont terminées mardi soir. L’exercice, sans équivalent dans les démocraties européennes, a révélé quelques personnalités brillantes, comme le premier vice-président, le socialiste néerlandais Frans Timmermans, la ministre des Affaires étrangères, la socialiste italienne Federica Mogherini, la commissaire chargée du commerce international, la libérale suédoise Cecilia Malmström, la commissaire à la concurrence, la libérale danoise Margarethe Vestager, le commissaire à la recherche, le conservateur portugais, Carlos Moedas, le vice-président chargé de l’euro, le conservateur letton Valdis Dombrovskis ou encore le vice-président chargé de la croissance, le conservateur finlandais Jyrki Katainen. Les parlementaires et les opinions publiques ont aussi découvert que l’on pouvait avoir été Premier ministre ou ministre dans son pays et être d’une rare « médiocrité », selon le mot d’un député : Véra Jourovà, la libérale tchèque chargée de la justice, a totalement raté son audition, tout comme Günther Öttinger, le conservateur allemand ignorant manifestement tout du numérique (il s’est moqué des stars publiant des photos d’eux nues ne sachant manifestement pas qu’il s’agissait d’un vol), de Jonathan Hill, le conservateur britannique, contraint de passer un oral de rattrapage sur des questions financières qu’il ne maitrise pas, ou de la libérale slovène Alenka Bratusek, vice-présidente chargée de l’énergie, qui a révélé l’étendue de son ignorance sur les questions dont elle aura la charge…

Cela fait beaucoup de « planches pourries », comme le note un eurodéputé. Mais la logique de la grande coalition qui soutient Juncker (PPE, libéraux et socialistes) ne pouvait que leur permettre de passer l’obstacle des auditions, la compétence important finalement peu dès lors que la droite avait annoncé que si l’un de « ses » commissaires tombait, un socialiste tomberait aussi… C’est la raison pour laquelle Moscovici, dont le pays agace de plus en plus les chrétiens-démocrates allemands, a été pris en otage par un Parlement européen qu’ils dominent largement, alors même que ses qualités personnelles ne sont nullement mises en cause, à la différence de Canete. Au final, seul l’ancien ministre de la justice hongrois,Tibor Navracsics, responsable de la mise au pas de la justice et des médias dans son pays, verra son portefeuille réduit : il devrait perdre la citoyenneté, ce qui le cantonnerait à l’éducation et à la culture. Quant à la libérale slovène, Alenka Bratusek, qui s’est auto-nommée à Bruxelles avant de perdre les élections anticipées, elle a été largement recalée à l’issue de son audition catastrophique. Mais la vraie raison est ailleurs : libérale, elle n’appartenait pas aux deux grandes familles que sont le PPE et le PSE et elle n’est pas soutenue par son gouvernement désormais dirigé par un socialiste.

En clair, elle était la victime sacrificielle idéale pour permettre au Parlement d’affirmer son existence. En outre, l’idée était de « l’offrir » aux socialistes qui avaient ainsi une chance de récupérer un commissaire de leur bord, ceux-ci étant particulièrement mal servis dans la Commission Juncker : ils ne sont que neuf. Manque de chance : la Slovénie vient de désigner une autre libérale, la vice-première ministre Violeta Bulc… Pour la petite histoire, Juncker était prêt à aller à l’épreuve de force lors du vote global de confirmation du 22 octobre à Strasbourg, en la maintenant à son poste, ce qui aurait obligé le Parlement à censurer l’ensemble de la Commission. Mais Bratusek lui a coupé l’herbe sous les pieds en renonçant d’elle-même.

On peut néanmoins se demander à quoi ont servi ces auditions, dès lors que la droite a refusé que l’on juge de la qualité des candidats. D’autant qu’elles ont été très encadrées par le chef de cabinet de Juncker, l’Allemand Martin Selmayr, qui a interdit aux commissaires désignés de prendre des engagements trop précis devant le Parlement. Ainsi, Jerky Katainen a été d’un flou total sur le fameux plan d’investissement de 300 milliards d’euros sur 3 ans promis par le nouveau président de la Commission : les députés ne savent toujours pas d’où proviendra l’argent et à quoi il sera destiné.  Chaque commissaire a aussi eu l’obligation de rassurer la famille politique de l’autre bord dans un exercice de synthèse périlleux. Entendre les anciens premiers ministres conservateurs letton, Dombrovskis, et finlandais, Katainen, auteurs de plans d’austérité violents dans leur pays, dénoncer les coupes budgétaires dans les investissements publics et  plaider pour la relance, ou l’ancien ministre des finances français assurer qu’il fallait purger les comptes publics avec rigueur, avait quelque chose de surréaliste qui a fait douter plus d’un député de la sincérité de ces professions de foi.

De même, ces auditions n’ont pas permis de clarifier la façon dont fonctionnera la nouvelle Commission organisée autour de sept vice-présidents chargés de cornaquer un groupe de commissaires qui, seuls, auront l’autorité sur les fonctionnaires. Par exemple, Pierre Moscovici devra travailler sous la supervision de Valdis Dombrovskis, chargé de l’euro et du dialogue social, et de Jerky Katainen, chargé de l’emploi, de la croissance, de l’investissement et de la compétitivité. Sera-t-il sous leur autorité ou largement indépendant ? Mystère. « Et qui ira à l’Eurogroupe, au G 7 finances, au G20, au FMI, etc. ? », s’interroge Sylvie Goulard, députée Modem. « Juncker s’est opposé à ce qu’on donne trop de précisions », reconnaît un haut fonctionnaire de la Commission. Il semble cependant acquis que Moscovici ira aux réunions ministérielles internationales alors que Dombrovskis pourra remplacer Juncker à celles réunissant les chefs d’État et de gouvernement. « Ça peut marcher, mais ça peut aussi dégénérer en conflit de personnes si les commissaires ne s’entendent pas », craint un député européen.

Reste à savoir si la Commission Juncker pourra commencer à travailler le 3 novembre comme prévu: le Parlement devant auditionner la nouvelle commissaire slovène, il est possible qu’il ne puisse pas  confirmer le collège le 22 octobre. Ce qui renverrait sa prise de fonction au 1er décembre…