L’Allemagne impose son casting à la tête de l’Union européenne

Le choix de Tusk et de Mogherini n’allait pas de soi dans le contexte euromorose actuel : ils sont en effet tous deux militants d’une Union forte, notamment dans le domaine de la défense. Ainsi, le Premier ministre polonais, d’abord atlantiste militant, a pris ses distances avec les États-Unis (et la Grande-Bretagne), peu convaincu par leur gestion des guerres en Irak et en Afghanistan dans lesquelles les troupes polonaises ont été engagées. Il milite désormais pour la création d’une défense européenne autonome, convaincu que l’Union ne peut pas compter seulement sur la bienveillance américaine. Reste que son élection pose questions : il n’est pas ressortissant d’un pays ayant l’euro comme monnaie, alors qu’il devra présider les conseils européens de la zone euro, ce qui est pour le moins curieux. En outre, cet admirateur de Reagan et de Thatcher n’est pas particulièrement progressiste sur le plan sociétal, ce qui, symboliquement, est pour le moins préoccupant : il n’est pas favorable à l’avortement, au mariage des homosexuels ou encore à l’euthanasie… Enfin, il parle mal anglais et pas du tout français, pourtant les deux langues de travail de l’Union, même s’il s’exprime couramment en allemand et russe. Des reproches que l’on ne peut faire à Mogherini qui ne souffre que de sa relative inexpérience dans le domaine des affaires étrangères (il faut bien commencer sa carrière à un moment donné…). Le casting européen de la législature 2014-2019 est désormais quasiment complet : seuls quatre pays (Belgique, Chypre, Danemark, Pays-Bas) n’ont pas encore désigné leur candidat commissaire (un par État membre), ce qui empêche Jean-Claude Juncker de répartir les portefeuilles. Ce dernier espère pouvoir le faire dans la semaine du 8 septembre, notamment s’il obtient la nomination de davantage de femmes (actuellement 4 sur 24, une proportion inacceptable pour le Parlement européen qui exige au moins neuf femmes, le nombre actuel, pour donner son aval au collège).

N.B.: cette nuit, le Danemark a désigné sa ministre de l’économie, Margrethe Vestager. Il y a donc désormais 5 femmes.

La désignation du président du Conseil européen et de la ministre des Affaires étrangères de l’Union porte incontestablement la marque de Berlin. Alors que Paris soutenait la candidature de la Première ministre danoise, la sociale-démocrate Helle Thorning-Schmidt, pour diriger le Conseil européen, l’instance suprême de l’Union, la chancelière allemande, Angela Merkel, était favorable au Polonais, allié de l’Allemagne à l’Est. Elle estimait que, dix ans après l’élargissement, il fallait donner un poste de responsabilité aux « nouveaux » pays, oubliant que les États du nord de l’Europe n’ont jamais eu cet honneur. Elle était aussi favorable à Mogherini, la candidate du président du conseil italien, Matteo Renzi, ayant obtenu l’assurance qu’une Allemande remplacerait le Français Pierre Vimont à la tête du Service d’action extérieure, le bras armé du ministère des Affaires étrangères de l’Union…

C’est sans doute la grande leçon de la séquence qui s’achève : l’Allemagne domine bien de la tête et des épaules l’Union, comme le montre la politique économique et budgétaire qu’elle a imposée à la zone euro depuis 2010. Rappelons que c’est elle qui a obtenu la désignation par le PPE (le parti des conservateurs européens) de Jean-Claude Juncker en lieu et place du Français Michel Barnier comme candidat à la présidence de la Commission. Pour ce faire, elle a littéralement acheté le vote des Espagnols, lors du congrès de Dublin, en leur promettant la présidence de l’Eurogroupe : le ministre des Finances espagnol, Luis De Guindos, devrait donc succéder au Néerlandais Jeroen Dijsselbloem à la fin de son mandat, en 2015, une majorité de pays s’étant rallié à cette candidature… Mieux : le poste de chef de cabinet de Jean-Claude Juncker est occupé par un Allemand et Berlin truste les présidences du Parlement européen, du Mécanisme de stabilité européen (MES), de la Banque européenne d’investissement (BEI)… Et, grâce à l’affaiblissement de la France, qui a envoyé 24 députés du FN à Strasbourg sur les 74 postes auxquels elle a droit, Strasbourg est devenu de facto la troisième chambre du Parlement allemand…

Sûre d’elle-même et dominatrice, Berlin n’hésite pas à s’opposer à ce que Pierre Moscovici, le commissaire français désigné, obtienne le portefeuille des affaires économiques et monétaires qu’il guigne, estimant qu’il ne peut revenir au ressortissant d’un pays incapable de résorber son déficit. Si Juncker cède, autant dire que l’Union est dirigée depuis Berlin : c’est elle qui nomme les hommes et les femmes aux postes clefs de l’Union, c’est elle qui impose le rythme de son approfondissement, c’est elle qui dicte ses politiques. Une domination qui s’explique par la démission de la France, François Hollande, le chef de l’État, étant manifestement incapable de résister à la chancelière. Un élément très inquiétant pour l’avenir : les pays européens peuvent-ils longtemps accepter d’être soumis à la férule de l’Allemagne ? Poser la question, c’est y répondre.