Le conte de la princesse Kaguya d’Isao Takahata

Adaptation d’un célèbre conte japonais « Le coupeur de bambou », le dernier film d’Isao Takahata (Le Tombeau des luciolesPompoko, etc.) raconte comment, le coupeur de bambous, alors qu’il travaille dans la bambouseraie près de sa maison, est attiré par un bambou qui semble briller au milieu des autres. En s’approchant, une pousse de bambou sort du sol, s’ouvre devant lui et lui révèle un petit être féminin endormi dans le creux de la plante.

Le coupeur recueille celle qu’il nomme déjà du nom de « Princesse » et la ramène à sa femme. Au moment où cette dernière prend dans ses mains ce qu’elle prend elle pour une poupée, le petit être féminin disparaît et laisse place à un bébé affamé. A peine le temps de partir vers une nourrisse capable de fournir du lait, et la mère, malgré son âge et son absence d’enfantement, a une poussée de lait. L’enfant nourrit, il grandit à vu d’œil pour le plus grand bonheur de ses parents adoptifs.

Au milieu d’une nature luxuriante et régénérante, la petite fille grandit, apprend vite à marcher et à parler. Elle devient le centre d’un groupe d’enfants qui aime l’appeler « Jeune pousse de bambou » (Takenoko !), ce qui déplaît à son père qui veut que l’on appelle Princesse. Ce dernier d’ailleurs s’inquiète de l’avenir de sa fille. A plusieurs reprises dans la bambouseraie, il découvre d’autres cadeaux divins : de l’or et des étoffes précieuses notamment. Persuadé que ce sont des messages des dieux pour lui indiquer la marche à suivre, le père décide de quitter la campagne pour aller en ville et utiliser l’or pour offrir à sa fille une vie et un avenir digne de son rang de princesse.

Découvert à Fontevraud dans le cadre d’une avant-première en présence du réalisateur, le film est d’une beauté époustouflante, véritable gouache animée de plus de deux heures. Si l’équipe de Takahata utilise l’ordinateur pour construire l’animation, cela ne se voit absolument pas à l’écran. Le film est un dessin en continu, dans la pure tradition des dessins faits mains, le réalisateur se permettant parfois le luxe de simplement esquisser les formes, pour nous laisser pétri d’admiration devant des paysages inachevés mais d’une charge poétique incroyable. Ainsi les scènes d’hiver et de neige sont représentées grâce à des esquisses de traits noirs sur une page blanche ; la brume de certains matins est représentée elle aussi par l’absence des traits des décors ou des personnages tandis que l’été foisonne de couleurs et l’automne se distingue par la précision du trait.

Une scène en particulier par son dessin et son animation rappelle les rouleaux japonais. On avait alors l’impression à ce moment de voir le rouleau se dérouler devant nos yeux. Je pense qu’on ne peut arriver à tel résultat sans une connaissance et une maîtrise parfaite des techniques de dessins. D’ailleurs, un des personnages, le vieux nommeur, semble être un clin d’oeil à certains des personnages qui peuplent les rouleaux de Hosukai. Une autre scène, à travers là encore le jeu des esquisses, rend compte de la charge émotionnelle et de la vitesse lorsque Kaguya s’enfuit de rage et d’humiliation dans une nuit de pleine lune.

Pour terminer sur le dessin, je n’ai rien vu d’aussi fort et d’aussi radical depuis bien longtemps, y compris dans l’animation japonaise, qui pourtant nous a habitués à une exigence graphique bien supérieure à celle de son pendant américain.

Quant à l’histoire, c’est effectivement un conte, un vrai, avec tout son ambiguïté, tout sa richesse de lecture, un conte pour tous les âges, comme le sont les vrais contes des traditions passées. Et quelle scène finale ! Le conte s’achève dans une parade lunaire et musicale (quelle musique ! à la fois entrainante et inquiétante) à la beauté littéralement époustouflante, dans une série d’images d’une pure féerie emprunte de tristesse et de joie mélancolique et avec un dernier regard vers la Terre d’une beauté si triste… Quel film !

Et si, comme pour Hayao Miyazaki, il s’agit de son dernier film, alors il termine non pas comme il avait commencé, avec un film très réaliste, mais au contraire avec un film poétique, tragique mais vibrant d’humanité. Presque le contre-pied de son comparse du studio Ghibli.

Isao Takahata (et son traducteur) nous présentant son film à Fontevraud pour une avant-première magique au chevet de l’abbaye.