L’effacement de la dette grecque serait totalement payé par les citoyens européens

Hélas, il s’agit d’un conte, charmant, mais d’un conte. Reprenons étape par étape (vous pouvez aussi relire mon article sur la dette grecque).

La Grèce a bénéficié de prêts bilatéraux des États de la zone euro pour un montant de 52,9 milliards d’euros. La part française se monte à 11,39 milliards exactement. Cette somme, empruntée sur les marchés, est effectivement déjà intégrée à la dette publique. Elle a rapporté 80 millions d’euros d’intérêt à la France chaque année entre 2010 et 2012. Fin 2012, la zone euro a décidé d’étendre la durée de ces prêts bilatéraux à 30 ans et d’instaurer un moratoire de dix ans sur les intérêts, eux-mêmes diminués (le taux du marché plus 50 points de base). Mais, en attendant, la France (qui n’empruntait pas alors à 0,6% à 10 ans), doit verser les intérêts à ses créanciers sur les 11,4 milliards empruntés, argent qui provient bien du budget français.

C’est le Fonds européen de stabilité financière (FESF, remplacé depuis juillet 2013 par le Mécanisme européen de stabilité, MES) qui a pris le relais des États. Il a emprunté sur les marchés la modique somme de 141,8 milliards d’euros reprêtés au prix coûtant (plus les frais de fonctionnement) à la Grèce (fin 2012, les maturités ont été allongées à 30 ans et un moratoire de 10 ans sur le paiement des intérêts instauré). Pour lever de l’argent au meilleur taux, le FESF bénéficie de la garantie des États de la zone euro qui ne sont pas sous assistance financière : autrement dit, ceux-ci n’ont rien déboursé (et ne perçoivent donc absolument rien en intérêts), mais en cas de défaut, ils devront couvrir les pertes selon une clef de répartition fixée à l’avance (l’Allemagne prendra à sa charge 29,13 % des pertes, la France 21,87 %, l’Italie 19,22, etc.). Donc, contrairement à ce qu’affirme la Tribune, cette partie des prêts n’est pas « déjà intégrée dans la dette publique » des États de la zone euro.

Imaginons maintenant que la Grèce fasse défaut sur tout ou partie de sa dette détenue par la zone euro. La France devrait alors verser au FESF près de 30 milliards d’euros pour éponger les pertes, somme qu’elle empruntera sur les marchés ce qui augmentera mécaniquement son endettement. Elle devrait inscrire cette créance sur la Grèce en perte sèche, ce qui accroitrait son déficit au sens de Maastricht, et elle perdrait aussi définitivement les intérêts sur son prêt bilatéral de 11,4 milliards. Enfin, la BCE répercuterait sa perte (25 milliards d’euros) sur les Banques centrales nationales…

Il est exact que les citoyens ne verront pas augmenter leurs impôts (ce que personne n’a jamais prétendu), mais la charge de la dette s’accroitra automatiquement : rappelons qu’elle pèse actuellement 2,2 % du PIB français (56,14 milliards d’euros en 2013, soit 14,19 % du budget de l’État). C’est autant d’argent versé aux marchés financiers qui ne peuvent être investis ailleurs (la dette publique est en grande partie due à des dépenses de fonctionnements trop lourdes). Affirmer que l’État ne rembourse jamais ses dettes est un non-sens : il les rembourse en permanence. Certes, certains réempruntent la totalité des prêts arrivant à échéance, voire plus, mais d’autres, comme en Allemagne, en Belgique ou au Danemark dégagent un excédent primaire (hors charge de la dette) pour réduire leur endettement. Surtout, les États payent chaque année des intérêts et on ne peut pas prévoir qu’elle sera la charge de la dette dans dix ans : les taux aujourd’hui sont anormalement bas et ils devraient remonter à terme à 2 ou 3 % sur dix ans. En clair, la facture du défaut grec s’accroitra avec le temps…

Donc les citoyens européens paieront bien la totalité de la dette grecque détenue par les institutions publiques en cas d’annulation. Pas immédiatement, car le mécanisme de l’endettement permettra de lisser le choc, c’est une évidence, mais ils paieront au fil du temps.

On comprend dès lors que les États rechignent à renoncer à leurs créances sur la Grèce. Surtout les États les moins riches: les trois pays baltes, la Slovaquie ou encore la Slovénie font remarquer qu’ils sont beaucoup plus pauvres que la Grèce (d’ailleurs le gouvernement slovaque a sauté lorsqu’il a voulu aider Athènes…). En outre, on ne peut isoler la Grèce des autres pays aidés : pourquoi ne pas restructurer aussi les 78 milliards prêtés au Portugal et les 40,2 milliards à l’Irlande ?

Qu’on ne me fasse pas un mauvais procès : je suis en faveur de la solidarité financière avec la Grèce, c’est la logique de l’union économique et monétaire. À condition, bien sûr, que ce pays se réforme afin de ne pas replonger. Cet effacement graduel de la dette pourrait prendre la forme d’une extension de la durée des prêts à 50 ans et d’une diminution des taux d’intérêt qui devront être payés à partir de 2023 (y compris en faisant cadeau des 86 milliards gelés pendant le moratoire). Mais cela aura un coût et il est normal de l’expliquer aux citoyens au lieu de les endormir avec des contes de fées.