l’Eloge de la paresse de Roger Price

L’humour est avant tout culturel – c’est un lieu commun de l’affirmer. Son efficacité obéit aussi au facteur temps ; il s’érode avec les années. Les scénettes construites par Henri Monnier au XIXe siècle autour du bourgeois archétypal et ridicule M. Prudhomme, déclenchaient à l’époque une belle hilarité ; aujourd’hui, elles feraient juste sourire. Vingt ou trente années suffisent pour le rendre obsolète, c’est pourquoi les sketches à l’ironie bon-enfant de Fernand Raynaud ou de Robert Lamoureux nous semblent terriblement datés. Le public leur préfère les textes hautement caustiques de Coluche ou, plus proches de nous, de Stéphane Guillon, de Gaspard Proust.

Lorsque les différences temporelles et culturelles se cumulent, le décalage s’accentue inévitablement. C’est le sentiment qui saisit le lecteur après avoir refermé Le Cerveau à sornettes (Wombat, 224 pages, 18 €) de l’américain Roger Price (1918-1990), publié pour la première fois dans les années 1950 et préfacé de manière inattendue par Georges Perec. Peu connu du grand public français, cet humoriste qui écrivit pour Bob Hope propose ici une parodie de ces guides supposés conduire à une vie épanouissante qui font la fortune de quelques psychologues médiatiques en mal de consultation. Mais – et là réside tout son intérêt – alors que notre société est entièrement régie par le culte de la performance, Price propose sa théorie philosophique iconoclaste, l’Evitisme, derrière laquelle on découvre un éloge de la paresse permettant à tous de devenir « des bons à rien non fonctionnels et parfaitement heureux. » « L’Evitisme, écrit l’auteur, est une philosophie nouvelle et optimiste conçue pour sauver l’homme moderne de lui-même. Le principe de l’Evitisme est simple : un Evitiste évite les choses, tout simplement. »

A l’appui de cette théorie, Price multiplie les démonstrations sur un mode pluridisciplinaire (philosophie, archéologie, histoire, anthropologie, psychanalyse…), accumule les statistiques et les expérimentations « scientifiques », illustrées de dessins aussi simplistes que délirants. L’argumentation ne repose que sur l’absurde, le non-sens, le loufoque, suivant une méthode certes éprouvée (énoncer une idée a priori intéressante puis la développer de manière à n’aboutir à rien), mais qui se renouvelle si peu qu’elle en devient prévisible, voire lassante pour un public qui ne goûterait pas les classiques burlesques du one-man-show américain.

Le loufoque de l’auteur s’oppose ici à celui de Pierre Dac ; son humour résiste moins bien au temps que celui, pourtant contemporain, de Michel Audiard. Ce vieillissement s’explique sans doute aussi par une quasi absence de vitriol dans son texte (sauf, peut-être, dans les pages consacrées à la psychanalyse), matière première du comique contemporain.

Restent l’intérêt de la découverte, le décalage amusant entre le thème abordé et les valeurs en vogue. Et une question : que pourrait bien faire un Evitiste aujourd’hui ? Le débutant achèterait ce livre pour s’initier, le confirmé l’achèterait en s’abstenant de le lire, le senior éviterait sans doute de l’acheter. En revanche, l’Evitiste d’élite, perfectionniste dans son art, l’achèterait pour l’offrir à un proche qui ne le lirait pas. Il se murmure que tel serait déjà le cas, à chaque fête de Noël, du dernier Goncourt…