L’Union se fédéralise, le Royaume-Uni désuni

David Cameron, le Premier ministre britannique, a, de fait, subi une véritable déculottée en se retrouvant isolé (seul le sulfureux Viktor Orban, son homologue hongrois, l’a soutenu), lors du premier vote formel jamais organisé entre les Vingt-huit. Une défaite en rase campagne qui va rendre difficile un succès au référendum sur l’appartenance à l’Union qu’il a promis d’organiser en 2017, au lendemain des élections générales de 2015 : les eurosceptiques britanniques vont trouver là la confirmation de leurs pires craintes sur l’impossibilité pour Londres de freiner la fédéralisation de l’Union. « Game, set and match to Brussels », a d’ailleurs ironiquement tweeté Nigel Farage, le leader de l’UKIP, le parti europhobe qui a gagné les élections européennes du 25 mai, en référence à la saillie triomphante de John Major, alors Premier ministre, qui avait, lui, obtenu de ne pas participer à la monnaie unique lors de la négociation du traité de Maastricht, en décembre 1991.

La position de Cameron va être d’autant plus fragilisée sur le plan intérieur qu’il a échoué à mettre ses pas dans ceux de ses prédécesseurs : en 1984, Margareth Thatcher avait eu la peau de Claude Cheysson (elle n’avait pas vu la «dangerosité» de Jacques Delors…), en 1994, John Major, celle de Jean-Luc Dehaene (l’Union a hérité de Jacques Santer), en 2004, Tony Blair, celle de Guy Verhofstadt (ce fut José Manuel Durao Barroso) et enfin, en 2009, Gordon Brown, celle de Jean-Claude Juncker, candidat au poste de président du Conseil européen (ce fut Herman Van Rompuy)… Ce n’est certes pas la première fois que la Grande-Bretagne est mise en minorité : Margareth Thatcher n’a pas réussi à empêcher le lancement de la négociation de l’Acte unique en 1985 et du traité de Maastricht en 1990, ce qui lui fut d’ailleurs fatal. Mais c’était infiniment moins grave, puisqu’elle a ensuite pu peser de tout son poids sur l’issue des négociations, car elle disposait d’un droit de véto sur le texte final. Cette fois-ci, le « poste le plus important de l’Union », selon Cameron lui-même, a été attribué en dépit du « no » de Londres et Juncker ne manquera pas de s’en souvenir… Pour le locataire du 10 Downing Street, il s’agissait d’une question de « principe », empêcher le Parlement européen de s’emparer du pouvoir au détriment des États.

Londres peut aussi mesurer sa perte d’influence sur la marche des affaires européennes. Certes, comme Radoslaw Sikorski, le ministre des affaires étrangères polonais, on peut incriminer le seul Cameron : dans l’enregistrement (piraté) d’une conversation, il a expliqué à son interlocuteur que le chef du gouvernement britannique avait « foutu la merde avec le Traité de stabilité budgétaire parce qu’il n’y connaît rien, parce qu’il fait confiance à cette propagande idiote » des europhobes. Cameron a, de fait, multiplié les bourdes qui lui ont fait perdre toute capacité d’influence : en 2009, alors qu’il n’était pas encore Premier ministre, il a fait quitter le groupe PPE au parti conservateur, ce qui l’a coupé de l’Allemagne. En 2011, il a cru qu’il pouvait prendre en otage l’avenir de la zone euro en négociant le renforcement de la zone euro contre un rapatriement de plusieurs compétences européennes vers les Etats : ses partenaires se sont passé de son accord et ont négocié le traité de stabilité budgétaire en dehors du cadre des traités européens. Et il s’est retrouvé seul en compagnie des Tchèques (qui se préparent à le signer, au demeurant). Il a aussi cru malin de critiquer la libre circulation des travailleurs des pays de l’Est, se coupant ainsi de ses alliés naturels. Enfin, en acceptant dans le groupe des conservateurs au Parlement européen, l’ECR, les anti-euros allemands de l’AfD, il a achevé de se brouiller avec la chancelière allemande… Bref, l’art de se tirer des balles dans le pied.

Mais, en réalité, la politique de Cameron n’est que l’aboutissement de celle menée par ses prédécesseurs qui n’ont eu de cesse d’éloigner la Grande-Bretagne de l’Union tout en sous-estimant l’attraction de la construction communautaire pour les autres pays, notamment, à l’est de l’Europe, qui y voit une garantie de sécurité, comme on peut le voir avec la décision polonaise de rejoindre rapidement l’euro depuis la crise ukrainienne.

La question, désormais, est de savoir ce que l’Union pourra offrir à la Grande-Bretagne pour ne pas l’isoler totalement si elle décide de quitter l’Union. Sans doute un statut à la Suisse…