TOUS HANTÉS PAR EBOLA

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NEWS NEWS NEWS Après les déficiences révélées par le cas du patient libérien mort du virus Ebola qui avait été diagnostiqué avec retard aux Etats-Uniet la contamination en Espagne d’une aide-soignante madrilène qui s’était occupée de deux missionnaires atteints par la fièvre Ebola, le ministère de la santé et les services hospitaliers français ont décidé renforcer la vigilance des personnels soignants. La peur de la transmission du virus commence à se répandre en France, alors même qu’une infirmière de MSF soignée à temps et mise à l’isolement à l’hôpital militaire Begin de Saint-Mandé est sortie guérie après deux semaines de traitement. Quelle est la part de peur irraisonnée, d’inquiétude fondée face à la mondialisation du risque sanitaire, des fantasmes hérités du cinéma catastrophe ou du retour des vieilles peurs des « pestiférés » dans la hantise qui se répand face à cette maladie émergente ?  Enquête (publiée dans Le Monde du 10 octobre)

Elle s’appelle l’Ebola, « Eau blanche », la rivière de la République Démocratique du Congo qui coule près du village de Yambuku, au Nord du pays. C’est là qu’en septembre 1976, un directeur d’école puis une religieuse décèdent d’une maladie abominable qui développe des fièvres intenses puis des caillots sanguins et des hémorragies mortelles. Le virus responsable est identifié à l’Institut de médecine tropicale d’Anvers, et aussitôt classé « Pathogène de classe 4 » (P4) : hautement dangereux et contagieux, uniquement manipulable en laboratoire protégé. On lui donne le nom de la rivière Ebola et appelle la maladie qu’il induit « la fièvre hémorragique Ebola », ou Ebola. Elle va tuer 280 personnes dans la région de Yambuku avant d’être endiguée.

Entre 1976 et 2012, Ebola, dont 5 souches contagieuses sont identifiées, ressurgit dans quatre pays d’Afrique centrale et orientale : le Congo, le Gabon, l’Ouganda, et le Soudan. 2000 personnes sont atteintes, 1500 périssent. Les équipes de santé multiplient les rapports effrayants. En plus des hommes, la maladie affecte des milliers de grands primate. Le simple contact avec le sang, la salive, la sueur, les excréments, les tissus suffit à transmettre le virus, si bien que le personnel soignant, les familles sont infectés et meurent dans d’atroces souffrances. D’après le Dr Esther Sterk de Médecins Sans Frontières (MSF) «les signes hémorragiques sont tellement impressionnants qu’il est souvent arrivé que le personnel de santé s’enfuit en abandonnant les patients

Le 5 octobre, à Dallas, lepersonnel de santé s’apprête à pénétrer dans l’appartement du patient américain qui a contracté le virus Ebola au Liberia. | LM Otero/AP

Ebola est mortelle jusque 9 fois sur 10 pour la souche « Zaïre », principale responsable de l’épidémie actuelle, 2 à 5 fois sur 10 pour les autres souches. Plus grave : aucun traitement, aucn vaccin homologué n’en guérit. Et son aire de diffusion s’étend. Après l’Afrique de l’Est, elle réapparaît en mars 2014 en Guinée forestière, 2500 km plus loin, à proximité des frontières du Libéria et de la Sierra Leone, où elle se répand depuis juillet. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en six mois, la maladie aurait fait environ 3 500 morts dans ces pays – beaucoup plus selon les responsables de MSF travaillant sur place. L’hypothèse « la plus vraisemblable » selon MSF est que le virus a été transporté par trois espèces de grandes chauves-souris des forêts d’Afrique équatoriale, Hypsignathus monstrosusEpomops franqueti et Myonycteris torquata, des animaux porteurs sains qui migrent régulièrement en masse vers les pays touchés. Elles y nichent dans les arbres et les villages, qu’elles souillent de leurs urines, et parfois mordent les habitants.

« UNE VÉRITABLE POP CULTURE DU DRAME SANITAIRE  »

Ces descriptions et ces chiffres effroyables, relayés par des reportages éprouvants, alimentent depuis des années en Occident des réactions alarmistes et des peurs de toutes sortes, largement relayées par les médias, les chats d’Internet et même la littérature et le cinéma : « Une véritable pop culture du drame sanitaire » s’est emparée des maladies émergentes, et d’Ebola notamment, souligne l’historien de la santé Patrick Zylberman. Dans la série américaine «  Seven Days » (« Sept jours pour agir », 1998-2001), une souche d’Ebola tue 98 % de la population mondiale, et dans la saison 3 de « 24 heures chrono » (2003-2004) un cartel mexicain répand à Los Angeles le virus Cordilla, inspiré d’Ebola. Le film Alerte ! (Wolfgang Petersen, 1995) raconte comment le virus Mobata, transporté par un singe du Zaïre, contamine l’Amérique. Dans le film  28 Days Later (« 28 jours plus tard »), en 2002, le Britannique Danny Boyle met en scène un groupe d’écologistes qui libèrent des singes atteints par une sorte de virus Ebola, qui anéantit Londres.

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Pourtant, Ebola n’est pas la maladie la plus tueuse du monde contemporain. La tuberculose (1,3 million de morts, en 2012, selon l’OMS), le paludisme (627 000 morts durant la même période, principalement des enfants africains), ou même la grippe causent infiniment plus de décès. Sans parler du sida, qui a tué 36 millions de personnes depuis 1983. Comment se fait-il, dans ces conditions, qu’Ebola suscite une telle frayeur dans les pays développés où, selon toute vraisemblance, d’après les services de santé, la maladie sera aussitôt repérée et traitée dans des centres médicaux appropriés ? Mais à Dallas, aux Etats-Unis, le Libérien mort le 8 octobre n’avait pas tout de suite été isolé dans les unités hospitalières dédiées. Et en Espagne, une aide-soignante qui s’occupait à l’hôpital d’un missionnaire infecté a développé la maladie.

Il y a d’abord des réactions de peur objective, liées à la cruauté de la maladie et à son aspect contagieux. Rony Brauman, cofondateur de MSF et directeur de recherches à la Fondation Médecins sans frontières, constate :« C’est une constante dans l’Histoire.Face aux maladies virulentes, l’imaginaire de la pandémie incontrôlable, dévastatrice, reprend vie. » Les grands malheurs du passé reviennent hanter le présent.

De fait, de nombreux journaux comparent Ebola à la peste noire, qui a tué entre 30 % et 50 % des Européens entre 1347 et 1352. Pourquoi la peste ? Elle se transmet par contact avec les malades et les morts, s’étend rapidement, et semble incoercible – comme Ebola aujourd’hui.

Mais à ces terreurs fondées sur l’observation et la mémoire s’ajoutent d’autres paramètres, plus insidieux. La peur épouse notamment les contours des préjugés ou des incompréhensions qui séparent les Européens des Africains. Le sociologue Cyril Lemieux, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste des médias, a ainsi signalé de nombreux articles de presse faisant état de «populations africaines superstitieuses», soumises à une «pensée magique» et à des «réactions obscurantistes».

« Ebola ». Dessin de Carrilho

Ici encore, c’est un classique dans l’histoire des épidémies : les « pestiférés », leurs comportements de panique, leurs déplacements menaçants effraient autant que le mal lui-même. Le fait qu’en Afrique les familles des malades aient continué à laver rituellement leurs morts, que des gens aient fui des centres de soin, caillassé des hôpitaux de fortune ou affronté la police qui mettait un quartier en quarantaine, a suscité en France de nombreuses réactions d’incompréhension, de peur, mais aussi de racisme.

Dans ce contexte, certains ne se sont pas privés d’entrevoir dans la maladie une dimension apocalyptique. « En situation d’épidémie, la vieille peur biblique du fléau divin ressurgit régulièrement », explique Rony Brauman. Cette vision punitive d’Ebola a été exprimée, non sans arrière-pensées, par Jean-Marie Le Pen, quand il a déclaré le 20 mai que « Monseigneur Ebola » pouvait « régler en trois mois » « l’explosion démographique » africaine – et par là même les problèmes d’immigration de la France.

RÉACTIONS UNIVERSELLES

Pour l’historien Patrick Zylberman, les Européens se font peur avec les agissements des Africains, dont ils regardent la déchéance « comme un spectacle » : « Nos réactions effrayées doivent être comprises à la lumière de l’oubli de nos propres réactions face aux pandémies. » Car la volonté d’enterrer ses morts ou l’urgence de fuir devant la contagion sont des réactions universelles. Zylberman rappelle qu’en France la dernière flambée de variole remonte aux années 1954-1955. Plus personne ne se souvient de l’affolement d’alors. A Vannes, la ville la plus touchée (73 cas, 16 morts), les habitants fuyaient la ville. A l’époque, Paris Match décrit des« wagons remplis de cercueils en gare de Vannes » et une variole « faucheuse de générations ».

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De son côté, Rony Brauman rappelle ce qui s’est passé en France pendant l’épidémie de choléra qui a fait plus de 100 000 morts, en 1832 : « Les gens disaient qu’on tuait le peuple dans les hôpitaux parce que beaucoup de pauvres y mouraient, des médecins ont été chassés de villages parce qu’on les croyait infectés. Dans Le Hussard sur le toit, Jean Giono raconte des scènes de panique, des familles qui se terrent, abandonnant leurs morts n’importe où. »

Au Redemption Hospital, à Monrovia (Liberia), le 25 septembre. | Benedicte Kurzen pour « Le Monde »/NOOR

UNE ÉCONOMIE ET UNE SANTÉ MONDIALISÉES

Dans une société occidentale de plus en plus hygiénisée et contrôlée, Ebola inquiète car elle est une maladie émergente, une nouvelle « tempête microbienne », pour reprendre le titre de l’essai de Patrick Zylberman (Gallimard, 2013),qui ébranle notre confiance dans la science. A l’Institut Pasteur, le spécialiste des fièvres hémorragiques Sylvain Baize évoque le choc psychologique « historique » qu’a été pour les Européens la découverte de nouveaux virus mortels. « Au début des années 1980, dit-il, nous pensions avoir vaincu toutes les grandes épidémies, tuberculose, choléra, variole. Depuis, nous sommes confrontés, décennie après décennie, à des nouveaux agents pathogènes qui défient notre savoir médical : VIH-sida, syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), fièvre du Nil occidental, grippe aviaire. »

La rapidité avec laquelle le virus Ebola est sorti des forêts équatoriales témoigne de l’entrée de tous les pays dans une économie et une santé mondialisées. D’après des études qui datent de juillet, la déforestation de la Guinée a facilité les contacts des villageois avec les animaux sauvages infestés (PLoS Medecine, 31 juillet). Ensuite, ces villageois ont gagné les villes. Revenu début septembre du Liberia, Pierre Mendiharat, de MSF, raconte : « L’arrivée de malades infectés dans des zones urbaines au système de santé défaillant, puis dans la capitale Monrovia, où on circule en bus, où l’on vit entassés dans des bidonvilles et où l’on se presse dans les églises, a contribué à accélérer l’épidémie. »

LA MENACE DU BIOTERRORISME

Pour Patrick Zylberman, la peur est aussi liée à la menace du bioterrorisme et aux réponses inquiètes que lui ont apportées les Etats. Depuis les tentatives d’attentats à l’anthrax et à la botuline de la secte Aum, au Japon, entre 1989 et 1996, puis les projets de « militarisation  » de la variole par les Russes, révélés au début des années 1990, la lutte contre le bioterrorisme s’est appuyée sur des scénarios extrêmes de contagion et des modélisations futuristes – des «  worst case scenarios  » –, associés à la mise en place d’une surveillance sanitaire accrue aux frontières.

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Une façon de respecter le principe de précaution en anticipant l’extension d’épidémie, les réactions des populations et l’attitude des services de santé. Le danger de tels scénarios, selon Patrick Zylberman, est que les responsables, inquiets d’être débordés, « cèdent aux théories de la conspiration  » et à «  la logique du pire  », amplifiant les désastres possibles, et ce sans réellement préparer les populations à une épidémie imprévue : pour lui, seule une préparation civique et citoyenne, documentée, non paranoïaque, permet d’anticiper les crises sanitaires.

SCÉNARISATION DU PIRE ET RÔLE AMPLIFICATEUR DES MÉDIAS

L’exemple le plus frappant de la dramatisation d’une maladie émergente reste la gestion de la grippe aviaire de 2005, poursuit l’historien. « L’OMS a avancé qu’elle allait tuer 50 millions de personnes, comme en 1918, l’année de la pire pandémie de grippe [grippe espagnole]connue. » En décembre 2008, 248 personnes en étaient mortes. A écouter Patrick Zylberman, c’est la combinaison de la méconnaissance des nouveaux virus, de la scénarisation du pire et du rôle amplificateur et sensationnaliste des médias qui façonne aujourd’hui l’imaginaire catastrophiste des épidémies – au risque d’annoncer le chaos plutôt que le plausible. Ebola n’y échappe pas.

 Pourtant, certains refusent de céder à la peur, cette mauvaise conseillère. Sylvain Baize, qui travaille en permanence avec l’Institut de veille sanitaire français, précise : « Les précédentes épidémies d’Ebola ont été arrêtées par les vieilles méthodes, la quarantaine, l’isolement des malades, en s’attaquant aux symptômes. Ne se transmettant pas par l’air, comme la grippe, cette maladie peut-être endiguée par une mobilisation sanitaire internationale. » 

Sylvain Baize critique par ailleurs toute politisation ou toute idéologisation du drame sanitaire actuel, qui contribuerait à créer des mouvements de panique. Commentant les déclarations de Patrick Balkany qui affirmait le 11 août dernier, sans citer ses sources, que le gouvernement cachait des cas d’infection en France,  ou encore les appels répétés du Front National à cesser tous les vols en direction de l’Afrique de l’Ouest, le spécialiste déclare sèchement : «  Il est irresponsable d’affoler les gens. Si les compagnies d’aviation doivent bien sûr prendre des précautions, il serait dangereux de cesser d’apporter une aide médicale, qui a déjà trop tardée. »

L’aide internationale aujourd’hui mise en place a en effet été très tardive. Jusqu’au printemps, Ebola effrayait l’Occident, mais de loin.