Une Commission Juncker moins hostile à la presse?

Par ailleurs, on compte une Française (Catherine Ray chargée de la politique étrangère), une Bulgare (Mina Andreeva, numérique, justice et affaires sociales), un Polono-Luxembourgeois (Jakub Adamovicz, administration, transport, politique régionale), un Italien (Enrico Brivio, Santé et affaires maritimes), deux Portugais (Ricardo Cardoso chargé de la concurrence, et Daniel Rosario,  chargé du commerce et de l’agriculture), une Espagnole (Lucia Cauder Balzer, marché intérieur, industrie, recherche, culture), une Slovène (Maja Kocijancic, politique étrangère, sous l’autorité de Ray) et une Finlandaise (Anna-Kaisa Itkonen, climat et énergie). Tous parlent au minimum français et anglais, les deux langues de la salle de presse de la Commission (avant 1995, le français était la langue unique). Le chef du service (chargé des affaires économiques), lui, est Grec, une première : il s’agit de Margaritis Schinas, qui, jusque là, était chargé de faire la liaison entre la Task Force Grèce et la Troïka (je l’ai interviewé dans mon documentaire « Grèce année zéro »). Avant cela, il a notamment été l’un des conseillers de la défunte Loyola De Palacio, commissaire espagnole au transport. Pour compléter le service, une trentaine « d’officiers de presse » sont en cours de recrutement (interne et externe) dont la fonction est d’épauler les porte-paroles.

Le nombre d’anciens journalistes (souvent correspondants à Bruxelles) est important (5 sur 12) : Jakub Adamowicz, ancien du Luxemburger Wort, Maja Kocijancic, Vanessa Mock (du Wall Street Journal), Daniel Rosario (Expresso) et Enrico Brivio (Il Sole 24 Ore), ce qui n’est pas sans poser des questions de déontologie : que penser de leur couverture de l’Union européenne, la Commission n’étant pas réputée pour apprécier les médias qui dérangent ? N’ont-ils pas ménagé l’institution pour préparer des lendemains rémunérateurs ? Des questions qui ne se posent pas qu’à Bruxelles et que pour les journalistes, évidemment.

Le but de Juncker, en réduisant ainsi drastiquement le nombre de porte-paroles, est d’obliger les commissaires à descendre plus souvent en salle de presse afin d’expliquer leurs décisions. « Ils doivent continuer à faire de la politique », explique un haut fonctionnaire de la Commission : « ils ont été chefs de gouvernement ou ministre dans leur pays, ils ne doivent pas se transformer en fonctionnaires soumis à leur direction générale sous prétexte qu’ils gèrent des dossiers très techniques ». C’est à la suite de la démission de la Commission Santer, en 1999 (dans laquelle j’ai joué un rôle important en révélant les emplois fictifs d’Edith Cresson, la commissaire française chargée de la recherche et de l’éducation) que Romano Prodi (président entre 1999 et 2004) a voulu ériger un véritable mur de feu autour de l’administration et des commissaires afin de les protéger du « chaudron » (nom donné à l’époque à la salle de presse). Il voulait éviter que se répètent des enquêtes comme celles que j’ai menées sur Cresson ou encore, juste avant, sur la façon dont la Commission avait dissimulé les dangers de la vache folle. Il a réussi au-delà de toute espérance, les commissaires et les eurocrates ayant pris l’habitude de vivre retranchés dans leurs bureaux : aux porte-paroles, à qui l’on distribuait parcimonieusement l’information, de faire le (sale) boulot face à la presse et, en cas de problème, d’en porter la responsabilité.

Dès lors, comment s’étonner que les porte-paroles, projetés au premier plan, sans guère de soutien en interne, aient développé une langue de bois qui, au fil du temps, est devenue aussi dure que celle utilisée au temps de la défunte URSS. Le « point de midi », nom du rendez-vous quotidien entre les journalistes et les porte-paroles, un moment cardinal de la vie des journalistes du temps de Jacques Delors et de Jacques Santer, est devenu totalement stérile. Plus question que les échanges et discussions se poursuivent informellement (car la diffusion sur le net décidé par Prodi a conduit les porte-paroles à se contenter de lire les notes transmises par les directions générales) autour d’un café ou d’un repas, la fuite et l’esquive étant devenues un art de vivre pour beaucoup de porte-paroles terrifiés à l’idée de commettre un faux pas. Un règne de la terreur théorisé et assumé : l’appartenance à l’institution implique une défense totale des politiques adoptées, toute prise de distance (ne parlons pas de critiques) étant assimilée à une trahison…

Barroso a poussé à l’extrême cette paranoïa comme en témoigne le fait que j’ai été l’un des journalistes placé sur liste noire (durant neuf ans). Le boycott des journalistes qui déplaisaient est même devenu une marque de fabrique de la Commission sortante. Comment s’étonner du désastre médiatique qu’a été le trop long règne de l’ancien Premier ministre portugais? Il l’a lui-même reconnu, un comble : « vous me manquerez, même si je sais que la réciproque n’est pas vraie », a-t-il piteusement reconnu lors de l’une de ses dernières conférences de presse.

Renverser la vapeur va être un travail de longue haleine après 15 ans de méfiance réciproque. L’ancien patron du service, le Belge Koen Doens, nommé au cours de second mandat de Barroso, s’y est essayé. Mais sans pouvoir modifier les structures, sans soutien politique de Barroso, il a échoué. La  révolution culturelle qu’il préconisait sera mise en œuvre par son successeur. Réussira-t-il? Le handicap de départ est lourd.